Celui qui a ri et pleuré à ce feuilleton, celui qui a aimé et haï celui-là portait dans son imaginaire, dans sa mémoire et dans son cœur, ce que la Saga avait de bon à lui donner. À lui désormais d'écrire sa propre Saga, jour après jour. Nous lui avons donné assez d'outils pour qu'il se débrouille seul. Il sait que rien n'est écrit et que les répliques ne sont pas immuables. Il ne trouvera pas meilleur que lui-même pour affûter son propre dialogue et choisir parmi les mille bifurcations que sa vie lui propose.

Mathilde, Jérôme, Louis et moi avons livré nos secrets de fabrication dans cet ultime épisode.

À eux d'en faire bon usage.

Au grand étonnement de Séguret, nous avons refusé les décors somptuaires, les budgets pharaoniques, les cascades et autres luxes des superproductions. La Saga devait se terminer comme elle a commencé, dans l'indigence de moyens, pour être plus proche de ceux qui étaient là depuis le début et de ceux qui se sont perdus en cours de route. L'ultime épisode va se dérouler dans le salon des Fresnel, chaque protagoniste bouclera sa boucle et la Saga fera partie de l'Histoire.

Un retour aux sources est parfois plein d'épreuves: nous avons demandé qu'il soit diffusé entre quatre et cinq heures du matin. L'idée que la France entière serait debout à cette heure-là nous a paru aussi juste que drôle. Dans vingt ans, ils se souviendront tous de cette nuit de veille devant la petite lucarne.

Ensuite, nous nous séparerons pour de bon. Chacun de mes partenaires s'envolera à nouveau loin de Paris.

Et moi, dans tout ça?

Pour moi tout est allé très vite depuis le soir où j'ai entendu la voix de Juliette sur mon répondeur.

Charlotte est à Paris. Dans le studio qu'on lui prêtait quand elle était étudiante. Je ne t'ai rien dit et ne fais pas le con.

*

La porte s'est entrouverte. Tout de suite elle m'a demandé de parler à voix basse, avant même de me laisser entrer.

– Je ne sais pas si je vais te laisser entrer.

– …

– C'est Juliette qui a vendu la mèche?

– Tu n'es pas seule?

Elle jette un œil vers l'intérieur, l'air gêné.

– … Entre.

Immédiatement, je cherche la présence d'un tiers. La porte de la chambre est fermée.

– Ça n'a pas changé, ici.

– Tu peux t'asseoir là.

– …

– Tu veux boire quelque chose?

– Qu'est-ce que tu as?

– Du Bailey's.

– Au moins tu n'as pas perdu ton sens de l'humour. Du Bailey's…

– C'est très bon le Bailey's.

– …

– Il doit rester une bière.

Elle a toujours détesté la bière. Qu'est-ce que fait cette bière dans son frigo?

– Tu n'étais pas à Paris, ces derniers mois.

– Non.

Silence.

D'accord, j'ai compris. Il va falloir que je lui arrache les mots de la bouche un par un et j'ai horreur de ça. Dans mon métier, c'est une règle essentielle: il est interdit de s'embourber dans un «tunnel» explicatif. Pourquoi ci, pourquoi ça, ça s'est passé comme ci, et j'ai fait croire que c'était comme ça, et bla-bla-bla et bla-bla-bla! Pourquoi faut-il que dans la vie nous soyons obligés d'en passer par là, bordel!

– Tu travailles, en ce moment?

– Non, je suis en congé. Et toi, ton feuilleton?

Quel feuilleton?

– Ton truc qui devait passer la nuit.

– Ne me dis pas que tu es la seule personne sur le globe terrestre qui n'ait jamais entendu parler de Saga?

– Eh bien si, je t'annonce que je suis la seule personne sur le globe terrestre qui n'en a jamais entendu parler. Ça a été diffusé?

– Tu veux me faire marcher, là…

– J'étais dans la Creuse. Pas de télé, pas de journaux, c'est tout juste si j'avais l'électricité. La Creuse, c'est la Creuse.

– Oui, ça a été diffusé.

– Tu étais content?

– Je ne sais pas si c'est vraiment le moment de te raconter ça.

– Mais si. En trois mots. Ça m'intéresse. C'était tellement important pour toi.

– Disons que… Disons qu'en un an j'ai fait un cycle complet autour du soleil en passant par toutes les saisons. J'ai fait une sorte de voyage initiatique à 180°, je suis parti comme Homère et je suis revenu comme Ulysse. Je me suis mis en abîme, je m'y suis penché et ça m'a fait peur. J'ai repoussé les limites jusqu'à ce qu'elles me repoussent à leur tour, et je suis allé très loin, par-delà le bien et le mal. Mais ça ne m'a pas suffi, il a fallu que je fricote avec le diable pour me rapprocher de Dieu et me faire passer pour lui à mes moments perdus. J'ai revisité la tragédie grecque, la comédie à l'italienne et le drame bourgeois, j'ai foulé Hollywood de mes pieds, et j'ai été, l'espace d'un soir, l'invité des princes. J'ai brassé mille destins tordus et me suis retrouvé en charge de vingt millions d'âmes. Mais tout ça est rentré dans l'ordre.

Petit silence mérité. J'ai tout fait pour.

– Et toi, Charlotte?

– Moi? J'ai fait un enfant.

– …

La porte de sa chambre est fermée.

– Le scénariste, c'est moi, Charlotte. Les coups de théâtre, les rebondissements et les répliques cinglantes, c'est mon métier.

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