Je referme le script et regarde Charlotte, plus belle que jamais.
– Il ressemble à quoi, ce môme?
L’AMOUR ET LA GUERRE
Louis.
Louis n'est pas mort.
Le Vieux…
Maintenant que j'ai l'âge qu'il avait quand nous nous sommes rencontrés, j'ai du mal à l'appeler comme ça. Il a passé la barre des quatre-vingts. Je ne comprends pas ce qui l'a fait tenir si longtemps. Ni pourquoi, tant d'années plus tard, il cherche à me revoir.
Il y a six mois, quand l'intégrale du Maestro a été rééditée, le Vieux avait son nom crédité au générique de
Je me suis passé en boucle tous les films du Maestro sur l'écran que mes gosses m'ont offert pour mes 55 ans. J'essayais d'imaginer, au milieu de toutes ces vieilleries, ce qui était né sous la plume de Louis. Parfois j'ai eu l'impression de le retrouver dans quelques répliques et autres idées tordues. Une chose est sûre, les images du Maestro sont restées intactes dans ma mémoire, je les sentais se réveiller en moi à mesure qu'elles défilaient sur l'écran. Je les avais rangées depuis toujours dans le même tiroir que mes souvenirs d'enfance.
Louis… Tu ressers d'outre-tombe et tant de choses ressuscitent avec toi. Aujourd'hui, je ne pourrais plus compter les choix que tu m'as inspirés depuis les trente dernières années. Grâce à toi, je suis devenu l'un des
À la fin de la Saga, après la dissolution de l'équipe, j'ai écrit une dizaine de scénarios de longs-métrages. Certains m'ont apporté de grandes satisfactions morales, d'autres un gros paquet de fric. J’ai obtenu toutes les récompenses que l'on peut espérer dans le domaine. J'ai travaillé avec les réalisateurs pour lesquels j'avais une réelle estime.
Et brusquement, tout ça m'a lassé.
Patrick allait sur ses dix ans, sa sœur Nina n'était encore qu'une petite chose rosâtre, Charlotte devenait une executive woman comme on n'en fait plus. J'aurais pu enchaîner les films les uns après les autres, imaginer de nouvelles histoires et découvrir des concepts forts, mais plus rien de tout cela ne m'amusait. C'était le moment ou jamais d'abandonner l'idée même d'avoir une
J'ai retrouvé le grand frisson dans l'intervention d'urgence. «Allô…? Marco…? On ne peut plus sortir d'un tunnel dans le troisième tiers et il nous manque une relance avant la résolution du plot!» Dans ces cas-là, j'arrive ventre à terre avec ma trousse de premiers secours pour sauver les scénaristes du marasme. Je lis le script, je lui fais passer un check-up complet et je donne mon diagnostic. J'ai les pansements, les attelles, et toutes les piqûres nécessaires. Vingt ans d'assistance, vingt ans à rafistoler les canards boiteux, vingt ans à psychanalyser des scénaristes et des réalisateurs en pleine déprime. J'en ai vu défiler, des scénarios bancals et des génies dans la dèche! J'en ai vu pleurer, des producteurs au bord de la ruine et des acteurs en mal de personnage! J'aime le regard chargé d'espoir du malade après l'auscultation. J'aime qu'on me regarde comme un sauveur. Et même si tout ceci ne m'a pas rapporté la plus petite miette de gloire, j'ai le sentiment d'avoir exercé dans les règles de l'art.