— On résume le boulot de ce soir, dit-il une fois les deux policiers repus, boulot qui peut durer toute la semaine. Surveillance de nos trois principaux suspects, bien que je n’oublie pas nos cinq autres. Puisque nous savons tous que les alibis parfaits sont trop beaux pour être honnêtes. Je préfère de loin les alibis mal foutus. Mais on se concentre d’abord sur le trio de tête. Noël, demandez une vieille veste à Johan, tout le monde en noir ou en gris. Verdun, empruntez-lui une casquette, vos cheveux blonds sont trop visibles. Toi aussi, Matthieu. Chacun prend son poste à huit heures devant le domicile de son gibier. Choisissez bien votre planque. Je propose de confier la brute, Kristen Le Roux, à Retancourt. À Noël, l’épicier Le Tallec. Matthieu, tu prends Kerouac, n’oublie pas sa lèvre rouge. Il te connaît ?

— Il ne me verra même pas.

Adamsberg et Matthieu finirent de répartir les rôles et de choisir les relais.

— N’oubliez pas qu’à neuf heures et demie, il y a réunion des Ombreux rue du Prieuré. Si vous voyez votre homme se faufiler au numéro 5, laissez tomber, ce ne sera pas pour ce soir.

<p>XVII</p>

Tous se séparèrent rapidement pour aller prendre leur faction tandis qu’Adamsberg se dirigeait sans presser le pas vers le domicile de Maël, repérant sur son passage le grand nombre de portes cochères voûtées et de lourdes colonnes romanes, toutes propices à fournir de bonnes planques si nécessaire. Il ralentit plus encore quand il fut en vue de chez Maël, une petite maison sans étage aux volets bleus, aux joints impeccables entre les larges pierres de granite. Un hangar au toit de tôle la jouxtait et la déparait. Il y avait de la lumière à travers les rideaux, sans les reflets bleutés qui signalent la présence d’une télévision. Il s’adossa à couvert contre une colonne et attendit. Ça ne le gênait pas d’attendre, il était naturellement plus patient qu’un autre. À vingt heures trente, Maël s’en allait souvent dîner chez Johan mais, ce soir, il avait dû comme tant d’autres se mettre en deuil de sortie. Une hirondelle au vol rapide entra dans le hangar, où elle avait sûrement son nid. Ce qui l’amena naturellement à l’étrange obsession de Johan en quête de l’hirondelle blanche. Pas si étrange, au bout du compte, il était bien lui-même tombé amoureux d’un hérisson. Mais son hérisson existait, au lieu qu’une hirondelle blanche était une vue de l’esprit. Il lui faudrait demander à Mercadet de vérifier s’il existait des hirondelles albinos. Et pourquoi pas ? Car enfant, avec son père, ils avaient croisé un merle blanc. Encore que le fait que Johan soit en quête d’une vue de l’esprit ne le choquait en rien. Il adressa aussitôt sa requête à Mercadet.

Son regard un instant perdu dans ses songeries revint vers la fenêtre de Maël. Il voyait indistinctement la silhouette du Bossu – pardon, de l’ancien bossu – s’affairer d’un endroit à un autre, disparaître dans une pièce arrière qui devait être la cuisine. Puis soudain, vers vingt-deux heures quarante, tout s’éteignit et Adamsberg vit la porte s’entrouvrir. Il se plaqua derrière sa colonne et observa Maël fermer le verrou avec précaution, sans bruit, inhabituellement vêtu d’une longue cape grise et la tête recouverte d’une grande capuche. Ils atteignirent le centre-ville en moins de cinq minutes puis Maël ralentit une fois parvenu dans la rue principale et se mit à taper le sol sourdement avec un lourd bâton, à intervalles espacés et réguliers. Il tournait sans cesse la tête, à l’affût, longeant les murs, puis reprenait son martèlement. À quinze mètres d’eux, un homme s’était arrêté pour faire pisser son chien et Maël comme Adamsberg s’enfoncèrent dans l’ombre d’un recoin. Quand homme et chien finirent par faire demi-tour, Maël attendit cinq bonnes minutes avant d’obliquer dans une ruelle et de se remettre en route en faisant lentement résonner son bâton. Adamsberg lui accorda l’ultime satisfaction d’effrayer les habitants dans quelques autres ruelles puis lui fit subitement face et l’homme sursauta.

— Ainsi c’était bien toi, Maël, dit Adamsberg à voix basse. Fourre ton bâton sous ta pèlerine, on va aller discuter tous les deux là-bas, sur le banc du rôdeur.

— Ah non, pas le banc du rôdeur, dit Maël en se raidissant.

— Et pourquoi pas ?

— Paraît qu’il porte malheur.

— Toi, Maël, superstitieux ? Toi qui tempêtais haut et fort à l’auberge contre les imbéciles qui croyaient à ces boniments à propos du Boiteux. Remarque, tu étais bien placé pour le savoir. Mais que crois-tu qu’ils penseraient si je leur disais que tu ne veux pas poser tes fesses sur le banc du rôdeur ?

— Non, ne leur dites rien, je vous en prie.

— Je serai bon avec toi, dit Adamsberg en forçant Maël d’un geste à s’asseoir sur ce banc. Alors comme ça, ajouta-t-il en souriant, c’est toi qui jouais au Boiteux ? Quitte à affoler des braves gens aussi superstitieux que toi ?

— Comment vous l’avez su ? Comment vous m’avez trouvé ?

— En te suivant depuis chez toi, tout simplement.

— Et pourquoi vous me suiviez ?

— Je m’en doutais.

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