— Possible, dit Adamsberg en reposant son téléphone, que le tueur ait miré l’œuf avant de le choisir. Qu’il n’ait pas voulu prendre un œuf stérile.

— Non, cela ne fonctionne pas, intervint Mercadet. « Assassinat », « femme », « avortement », « clandestin », cela ne me donne rien en Bretagne.

— Il y a un dernier truc qui me chiffonne, dit Adamsberg. Pourquoi le maire a-t-il dit « Prévenez le docteur » et non pas, plus normalement : « Appelez le docteur » ?

— Commissaire, dit Verdun, il était mourant. Alors, « prévenez » ou « appelez », ça ne fait pas une grande différence.

— Tout de même, dit Adamsberg. Avant le second et fatal coup de couteau, on peut supposer que le tueur parle à ses victimes. C’est en tout cas ce que nous enseigne le cas de Gaël. Le maire a donc pu savoir qu’il mourait pour une affaire d’embryon et a peut-être voulu mettre le médecin à l’abri. « Prévenez le docteur. » Moi, j’y entends : « Prévenez le docteur du danger qu’il court. » Enfin, c’est ainsi qu’on peut voir les choses.

— Toi, dit Veyrenc. Mais c’est très hasardeux.

— Oui, Louis. Surtout, conclut-il en faisant un tour de table, pas un mot à qui que ce soit de cette question d’œuf et encore moins à un journaliste. Il nous faut garder cet atout pour nous.

Berrond se rappela une fois de plus la mise en garde de Matthieu : « N’essaie pas toujours de comprendre. »

Il était tard quand les huit flics remercièrent et saluèrent chaleureusement Johan.

— Tu n’as pas eu un bel anniversaire, lui dit Matthieu qui s’attardait.

— Si, dit Johan, j’ai eu le temps d’admirer votre boulot. Et si je suis affligé pour le maire, je suis content pour Josselin. Il en a dans le crâne, cet Adamsberg, à sa manière peut-être, mais il en a. Son idée que le maire n’avait pas voulu dire « Chateaubriand », je sais pas qui l’aurait eue.

— Dire que je l’ai attaqué, que je lui ai gueulé dessus comme un véritable crétin, alors que j’étais dans mon tort sur toute la ligne.

— Si j’étais toi…

— … je m’excuserais.

— Quelque chose comme ça. Efforce-toi. Parce que, t’as remarqué, c’est pas facile de s’excuser, et y’a pas beaucoup de gens qu’ont le cran de le faire.

<p>XVI</p>

Un lugubre climat de désolation s’était étendu sur tout Louviec. Chacun s’était débrouillé pour suspendre à sa fenêtre ou à sa porte un tissu, un châle, un chandail, noir. Le magasin d’électroménager était toujours fermé et Adamsberg alla sonner chez Gwenaëlle, aussi blafarde que sa robe de chambre écrue, les yeux pochés de violet et les cheveux en broussaille.

— Je peux ? demanda le commissaire.

— C’est affreux pour le maire, dit-elle à voix basse en ouvrant sa porte.

— Peut-être pourriez-vous nous aider.

— Au moins, cela n’incrimine pas Josselin ?

— Au contraire.

Gwenaëlle avait sans nul doute un faible pour Josselin, pour se soucier ainsi de son sort au milieu de son chagrin.

— J’aimerais vous faire une confidence, dit Adamsberg. Mais comment être certain que vous la garderez strictement pour vous seule ?

Gwenaëlle redressa la tête, un peu offensée.

— Parce que vous me le demandez. Je n’ai jamais éventé un secret. Je ne suis pas une Serpentin, moi.

— Je compte vraiment sur vous, Gwenaëlle. Voici : le maire avait un œuf écrasé dans son poing.

La jeune femme ne dit pas « Un œuf ? », mais se contenta de froncer les sourcils.

— Cela vous évoque quelque chose ?

— Oui, un problème d’avortement.

— Vous allez plus vite que mes adjoints, Gwenaëlle.

Cette phrase lui arracha un faible sourire et c’était bien l’intention d’Adamsberg. Et même, elle se leva et fit réchauffer du café. Elle en disposa deux tasses sur la table.

— Merci, Gwenaëlle, vous avez aussi compris que j’ai très peu dormi. Et je suis d’accord avec vous, cet œuf écrasé indique une affaire d’avortement.

— Alors c’est pour cela, dit Gwenaëlle dont les larmes coulèrent à nouveau. Mais c’était il y a longtemps, et qui l’aurait su ?

Adamsberg tamponna doucement les yeux de la jeune femme.

— Dites-moi.

— Anaëlle avait dix-sept ans. Nous étions allées dans une boîte à trois kilomètres d’ici. Elle a laissé faire un type, « pour voir », m’a-t-elle dit, et « ça m’a fait mal, c’est tout ». Mais ce n’était pas tout. Elle a commencé à vomir et un mois et demi après, on avait compris qu’elle était enceinte. Hors de question d’en dire un mot à ma mère, il fallait qu’on se débrouille seules. C’est cette amie dont je vous ai parlé pour les Ombreux qui nous a guidées. Elle avait vingt-deux ans, une grande à nos yeux, et elle nous a conduites à Combourg. Elle s’est garée à cent mètres d’une maison bien entretenue, et elle nous a fait entrer par une porte arrière. Je me souviens que l’intervention s’est passée vite et que c’est notre amie Laure qui a payé.

— Vous connaissez le nom de cette femme ?

— Oui, finit-elle par dire. Elle ne le cachait pas car elle est sage-femme agréée mais elle ne crie pas sur les toits qu’elle aide les jeunes filles dans la situation de ma cousine. Cela se sait par le bouche-à-oreille. Elle s’appelle madame Berrond.

— Comme la femme de…

— Berrond, oui.

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