Adamsberg passa ses mains sur son visage et avala une longue gorgée de café. C’est donc pour cela que le lieutenant était si crispé hier quand ils discutaient d’avortement.

— Et Berrond ? dit-il, il le réprouve ?

— Sûrement non. Car c’est lui-même un jour qui a fait entrer une amie par la porte arrière pour la conduire au cabinet. C’est un brave homme, très brave, très bon, commissaire, il faut le protéger.

— J’y veillerai. Rien ne se saura. Rien.

À son retour, Adamsberg ne se confia qu’à son ami Veyrenc, tous deux allant et venant par les rues.

— Donc c’était cela. Elle avait avorté et il l’a tuée. Tu peux être sûr qu’il y a une même affaire du côté de Gaël.

— Il y en a une, Jean-Baptiste. J’ai été voir du côté de la femme Serpentin. Ça n’a pas été sorcier de la faire parler, moyennant finances bien sûr. Selon tous les « on-dit » qu’elle a rassemblés, « cette ordure de Gaël » aurait mis enceinte une femme d’ici, il y a bien six ans de cela, une femme qui n’était pas de la prime jeunesse, et donc avec un risque pour elle-même et l’enfant. Mais pas question d’examen médical, il l’a obligée à se débarrasser du fœtus ni vu ni connu. Tout ce qu’on sait ensuite, c’est qu’elle pleurait en sortant de la voiture le soir.

— Et tu as eu le temps d’aller fouiner à la mairie ?

— La mairie était vide, pavoisée d’une draperie noire au-dessus de la porte. Jeannette y assure seule la permanence, en cas d’urgence. C’est sinistre. Jeannette est l’une des deux secrétaires. Elle a la quarantaine, divorcée, pas très jolie, deux fils adolescents. Une boîte de mouchoirs sur la table, les yeux bouffis. J’ai usé de tous mes charmes pour l’obliger à sortir de là et venir déjeuner avec moi, bien qu’il ne fût qu’à peine midi. Elle a finalement accepté, à la condition qu’on aille à Saint-Gildas, où elle n’est pas connue. Elle est allée se donner un coup de peigne, se maquiller comme elle a pu, et on s’est retrouvés attablés tous les deux au Café du Vieux Pont où traînaient deux ou trois clients. Il était tôt, les plats n’étaient pas prêts, mais le patron a accepté de nous faire des sandwiches, c’est tout ce qu’il pouvait nous offrir. Très bons d’ailleurs, ça a paru plaire à Jeannette, vin compris, et j’ai forcé la dose. Je lui ai exposé les choses sur la pointe des pieds mais elle a pris les devants et, vin aidant, m’a tout raconté sans trop d’embarras, sous condition du secret professionnel bien sûr.

— Elle était la maîtresse du maire. Quand cela ?

— Il y a douze ans, elle avait trente et un ans.

— Et elle s’est retrouvée enceinte, mariée, avec deux enfants en bas âge, tout comme le maire. Situation impossible.

— D’autant qu’elle était en instance de divorce et qu’on lui aurait sans doute retiré la garde des petits.

— Elle était donc d’accord.

— Oui, mais à grand-peine, car à l’époque, elle était amoureuse du maire. Depuis, ça s’est beaucoup tassé et cet événement y est peut-être pour quelque chose. En bref, le maire, qui connaissait son village comme sa poche, l’a envoyée chez une arrangeuse. Elle a mis un peu de temps avant de s’en remettre, et a traîné un fond de dépression pendant quelques mois. Ce qu’elle ne peut pas se figurer, tout comme Gwenaëlle, c’est comment cela a pu se savoir. Mais la liaison amoureuse d’une employée avec le patron, où que ce soit, ça finit tôt ou tard par crever les yeux de tout le personnel. Et puis soudain une tristesse, une dépression, en même temps que le maire apparaît subitement préoccupé et redouble d’attentions pour la jeune femme morose. Je te garantis que tous à la mairie ont dû s’imaginer ce qu’il s’était passé sans qu’on ait besoin de leur faire un dessin. Pour Anaëlle, elle était très jeune, encore au lycée, et le sens de ses nausées, qui se sont brusquement arrêtées, n’a dû échapper à personne. Quant à Gaël, dans un soir d’ivresse, au lieu de la boucler, il a dû laisser échapper un coin de vérité.

— Et derrière tout ce petit monde, la Serpentin et ses acolytes sont là pour ratisser les ragots. Les ragots et les vérités.

— Oui. Rien n’échappe et tout suinte à Louviec. Le tueur a dû finir par apprendre tout cela, et il n’était pas le seul. Que cette affaire d’avortements soit son mobile, ça ne fait plus aucun doute. Mais quelque chose coince dans notre scénario.

— C’est que tout cela est bien vieux. C’est cela, Louis ?

— Oui. Pourquoi ce soudain déchaînement de rage, de démence, dix ou treize ans plus tard ? Pourquoi le tueur n’a-t-il pas « châtié » les responsables au cas par cas, chacun à l’époque des faits ? Il s’est produit un élément déclencheur, Jean-Baptiste. Mais lequel, bon sang ?

— Nos trois suspects ont plus ou moins cinquante ans. Il faudrait fouiller du côté de ceux qui ont des enfants. Tu devrais retourner à la mairie pour bavarder avec Jeannette. Qui sera ravie de revoir tes charmes.

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