Homme libre, toujours tu ch'eriras la mer!La mer est ton miroir; tu contemples ton ^ameDans le d'eroulement infini de sa lame,Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.Tu te plais `a plonger au sein de ton image;Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeurSe distrait quelquefois de sa propre rumeurAu bruit de cette plainte indomptable et sauvage.Vous ^etes tous les deux t'en'ebreux et discrets:Homme, nul n'a sond'e le fond de tes ab^imes,^O mer, nul ne conna^it tes richesses intimes,Tant vous ^etes jaloux de garder vos secrets!Et cependant voil`a des si`ecles innombrablesQue vous vous combattez sans piti'e ni remord,Tellement vous aimez le carnage et la mort,^O lutteurs 'eternels, ^o fr`eres implacables!
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraineEt quand il eut donn'e son obole `a Charon,Un sombre mendiant, oeil fier comme Antisth`ene,D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,Des femmes se tordaient sous le noir firmament,Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,Derri`ere lui tra^inaient un long mugissement.Sganarelle en riant lui r'eclamait ses gages,Tandis que Don Luis avec un doigt tremblantMontrait `a tous les morts errant sur les rivagesLe fils audacieux qui railla son front blanc.Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,Pr`es de l''epoux perfide et qui fut son amant,Semblait lui r'eclamer un supr^eme sourireO`u brill^at la douceur de son premier serment.Tout droit dans son armure, un grand homme de pierreSe tenait `a la barre et coupait le flot noir;Mais le calme h'eros, courb'e sur sa rapi`ere,Regardait le sillage et ne daignait rien voir.