Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,Traversé çà et là par de brillants soleils;Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.Voilà que j'ai touché l'automne des idées,Et qu'il faut employer la pelle et les râteauxPour rassembler à neuf les terres inondées,Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêveTrouveront dans ce sol lavé comme une grèveLe mystique aliment qui ferait leur vigueur?- Ô douleur! Ô douleur! Le temps mange la vie,Et l'obscur ennemi qui nous ronge le cœurDu sang que nous perdons croît et se fortifie!
Pour soulever un poids si lourd,Sisyphe, il faudrait ton courage!Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage,L'art est long et le temps est court.Loin des sépultures célèbres,Vers un cimetière isolé,Mon cœur, comme un tambour voilé,Va battant des marches funèbres.— Maint joyau dort enseveliDans les ténèbres et l'oubli,Bien loin des pioches et des sondes;Mainte fleur épanche à regretSon parfum doux comme un secretDans les solitudes profondes.
J'ai longtemps habité sous de vastes portiquesQue les soleils marins teignaient de mille feux,Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.Les houles, en roulant les images des cieux,Mêlaient d'une façon solennelle et mystiqueLes tout-puissants accords de leur riche musiqueAux couleurs du couchant reflété par mes yeux.C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeursEt des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,Et dont l'unique soin était d'approfondirLe secret douloureux qui me faisait languir.
La tribu prophétique aux prunelles ardentesHier s'est mise en route, emportant ses petitsSur son dos, ou livrant à leurs fiers appétitsLe trésor toujours prêt des mamelles pendantes.Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantesLe long des chariots où les leurs sont blottis,Promenant sur le ciel des yeux appesantisPar le morne regret des chimères absentes.Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,Les regardant passer, redouble sa chanson;Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,Fait couler le rocher et fleurir le désertDevant ces voyageurs, pour lesquels est ouvertL'empire familier des ténèbres futures.