Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui,Ô lune de ma vie! Emmitoufle-toi d'ombre;Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre,Et plonge tout entière au gouffre de l'ennui;Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,Te pavaner aux lieux que la folie encombre,C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!Allume ta prunelle à la flamme des lustres!Allume le désir dans les regards des rustres!Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblantQui ne crie: Ô mon cher Belzébuth, je t'adore!
ILES TÉNÈBRESDans les caveaux d'insondable tristesseOù le destin m'a déjà relégué;Où jamais n'entre un rayon rose et gai;Où seul, avec la nuit, maussade hôtesse,Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueurCondamne à peindre, hélas! Sur les ténèbres;Où, cuisinier aux appétits funèbres,Je fais bouillir et je mange mon cœur,Par instants brille, et s'allonge, et s'étaleUn spectre fait de grâce et de splendeur.À sa rêveuse allure orientale,Quand il atteint sa totale grandeur,Je reconnais ma belle visiteuse:C'est elle! Noire et pourtant lumineuse.IILE PARFUMLecteur, as-tu quelquefois respiréAvec ivresse et lente gourmandiseCe grain d'encens qui remplit une église,Ou d'un sachet le musc invétéré?Charme profond, magique, dont nous griseDans le présent le passé restauré!Ainsi l'amant sur un corps adoréDu souvenir cueille la fleur exquise.De ses cheveux élastiques et lourds,Vivant sachet, encensoir de l'alcôve,Une senteur montait, sauvage et fauve,Et des habits, mousseline ou velours,Tout imprégnés de sa jeunesse pure,Se dégageait un parfum de fourrure.IIILE CADREComme un beau cadre ajoute à la peinture,Bien qu'elle soit d'un pinceau très-vanté,Je ne sais quoi d'étrange et d'enchantéEn l'isolant de l'immense nature,Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,S'adaptaient juste à sa rare beauté;Rien n'offusquait sa parfaite clarté,Et tout semblait lui servir de bordure.Même on eût dit parfois qu'elle croyaitQue tout voulait l'aimer; elle noyaitSa nudité voluptueusementDans les baisers du satin et du linge,Et, lente ou brusque, à chaque mouvementMontrait la grâce enfantine du singe.IVLE PORTRAIT