Un côté d’un panneau céda sous une série de coups et se renversa dans un craquement sinistre. Un bras et une jambe vêtus de gris se faufilèrent par l’étroite ouverture, puis une épaule, une tête. L’homme portait des cheveux longs et une barbe clairsemée que recouvrait une fine couche de poussière. Il brandissait un fragment métallique taillé en pointe et dont la lame paraissait tranchante bien que sommairement aiguisée. Ses yeux clairs, fiévreux, examinèrent d’abord Samya avant de se promener sur les têtes des ventres-secs qui entouraient la doyenne. Les déchirures de sa chemise dévoilaient sa peau blême, le bas de son pantalon s’en allait en lambeaux. Un deuxième homme se glissa à sa suite, puis un troisième, un quatrième, qui, à l’aide de leviers et de masses fabriqués avec des matériaux de récupération, dégagèrent entièrement le passage. Tous jeunes, barbus, hirsutes, sales, dépenaillés, comme s’ils avaient traversé un désert de plusieurs milliers de kilomètres sans prendre le temps de se reposer, de se changer ou de se laver. Il y en avait encore entre cinquante et soixante de l’autre côté, dont quelques-uns coiffés de chapeaux kroptes. Les uns étaient armés de longues piques aux pointes acérées, d’autres de barres aux extrémités renflées, d’autres encore de sabres grossiers aux lames évasées. Leurs yeux exorbités, leurs rictus, la poussière qui uniformisait leur visage et leurs vêtements les apparentaient à un essaim d’insectes géants, à une cohorte des mondes ténébreux. Ils ne bougeaient pas, guettant un signe du premier d’entre eux qui s’était introduit dans le niveau 20 et qui semblait être leur chef.
« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda Samya, tendue, très pâle sous sa coiffe noire.
— Nous sommes simplement venus réparer une injustice, répondit l’homme aux yeux clairs sans cesser d’examiner les ventres-secs des premiers rangs.
— Qui vous envoie ? »
Il lança à la doyenne un regard acéré, presque douloureux.
« Personne. Nous ne reconnaissons plus l’autorité des eulans et des patriarches.
— Vous êtes… kroptes ? »
Cela expliquait les barbes, les chapeaux, les chemises, les pantalons, vestiges pitoyables des tenues traditionnelles des fermiers du continent Sud.
« Si être kropte signifie vouer une obéissance aveugle à des vieillards tyranniques, alors nous ne sommes plus kroptes. Si être kropte consiste à nous offrir sans défense aux coups de nos ennemis, alors nous ne sommes plus kroptes.
— Quels ennemis ?
— Nous ne sommes pas seuls à bord de
Ces paroles agrandirent de stupeur et d’effroi les yeux des ventres-secs.
« Que veulent-ils ? demanda Samya.
— Que peuvent bien vouloir cinq mille hommes qui ont été privés de femmes pendant plusieurs années ?
— Et c’est pour cette raison que vous avez fracturé l’entrée de notre domaine, pour nous donner en pâture à ces enragés et protéger vos épouses ? »
L’épée rudimentaire de son vis-à-vis grinça sur le plancher.
« Tôt ou tard, ils auraient découvert votre présence ! vitupéra-t-il. Nous sommes venus vous prévenir et vous donner la possibilité de vous défendre.
— Comment une centaine de femmes pourraient-elles se défendre contre cinq mille hommes ?
— En acceptant de renoncer au dogme de la non-violence, en rejoignant nos rangs.
— Combien êtes-vous ? Cinquante ? Soixante ? Le rapport est de un contre cent…
— L’étroitesse des coursives et des cabines favorise les groupes restreints. De plus, nous avons exploré notre territoire de fond en comble, nous en connaissons chaque passage, chaque recoin.
— Qu’en disent les autres ?
— Leur avis n’a aucune espèce d’importance. Ils vous ont chassées, condamnées à l’errance sur le continent Sud, enfermées dans ce niveau comme des yonakas dans une étable. Les patriarches espèrent l’intercession de l’ordre cosmique, mais aucun héros de l’Amvâya, aucune tempête, aucun feu divin n’est intervenu pour empêcher l’invasion du continent Sud. Nous avons choisi de prendre notre vie en main. Nous mourrons peut-être, mais au moins nous aurons lutté, nous aurons essayé de changer le cours des choses.
— Qu’attendez-vous de nous ? Nous ne savons que tisser, coudre, broder, soigner, parler, chanter pour certaines d’entre nous… »