Les rayons étincelants qui jaillissaient de l’ouverture fracassée de la coursive enflammaient sa chevelure et son visage. Les ventres-secs et Samya la considéraient d’un air stupéfait, impressionnées par sa détermination, abasourdies par la révélation de ce don métapsychique qu’elle leur avait jusqu’à présent caché. Les hommes, regroupés dans la coursive, lui jetaient des regards haineux car, en insultant le guide qui les menait vers leur destinée glorieuse, c’étaient eux-mêmes qu’elle offensait, c’était leur rêve qu’elle piétinait.

« Je te protégerai contre ta volonté, Ellula, répliqua Eshan d’une voix qu’il s’efforçait de raffermir. Je me battrai jusqu’à la mort pour que tu ne tombes pas entre les mains de ces monstres.

— Défends-toi contre toi-même, contre le monstre qui vit en toi, je ne t’en demande pas plus. »

Eshan leva son arme, s’immobilisa pendant quelques secondes dans une attitude menaçante, puis il pivota subitement sur lui-même et se dirigea d’une foulée saccadée vers l’entrée de la coursive.

« La porte de votre prison reste ouverte, dit-il avant de s’engager dans le passage. Au cas où vous changeriez d’avis, vous pourrez nous contacter au domaine 1, cabines 20 à 25. »

Après que ses hommes et lui eurent évacué les lieux, les ventres-secs se pressèrent autour d’Ellula et la harcelèrent de questions. Elle dut leur raconter par le détail son mariage avec Isban Peskeur, la première caresse et le premier baiser d’Eshan dans l’étable, l’intervention de Kephta, la troisième épouse, la tentative de viol du fils Peskeur dans le vaisseau, l’irruption d’un groupe de patriarches et de l’eulan Paxy, son procès, sa condamnation à l’exil.

« Il a cru que tu te promettais à lui en répondant à ses avances, commenta Elja, une femme entre deux âges réputée pour passer en quelques secondes du rire aux larmes.

— Les hommes, ils vous embrassent, ils vous caressent un sein, ils croient que le corps entier leur appartient ! s’exclama Ombilla, une petite boulotte qui s’était autoproclamée adjointe de Samya et qui, à ce titre, se croyait obligée de régenter la vie de ses compagnes avec une voix stridente et une maladresse désespérante.

— Ils sont capables de toutes les folies pour nous planter leur dardelet entre les cuisses ! gloussa une autre.

— Fallait voir les patriarches se glisser dans les granges en pleine nuit ! Aussi excités que les yonaks en rut.

— Sauf qu’ils n’ont pas la même… importance que les yonaks en rut ! »

Éclat de rire général, puis elles se remémorent les propos préoccupants d’Eshan Peskeur, et les visages redeviennent sérieux, se figent dans la lumière qui étire les ombres et sculpte les traits.

« Tu as vraiment des visions ? s’enquiert Samya.

— Depuis ma petite enfance, répond Ellula. J’ai subi le rituel de l’exorcisme à onze ans au grand temple de l’Erm, mais l’ordre cosmique n’a jamais cessé de m’envoyer des révélations. Elles n’arrivent pas toujours dans l’ordre : je sais par exemple que les Kroptes ont été exterminés sur le continent Sud. J’ai vu les cadavres de mon père, de sa première épouse et de ma mère dans une fosse, avec des centaines d’autres autour d’eux. On les avait déshabillés afin, je suppose, de récupérer leurs vêtements. »

Les fronts se plissent, les yeux s’humectent. Elles ne doutent à aucun moment de la parole d’Ellula, elle savent que la vérité s’écoule par sa bouche. Elles ont laissé là-bas des parents, des frères, des sœurs, des neveux, des nièces, et, même si leur famille les a reniées, elles ressentent la souffrance, le vertige de la séparation. Quelques-unes éclatent en sanglots, d’autres se mordent les lèvres ou se tordent les mains, d’autres pleurent en silence, d’autres enfin adressent une prière à l’ordre cosmique.

« Pourquoi nous l’avoir caché ? »

Aucune acrimonie dans la voix de Samya, le reproche est amical, bienveillant.

« La vie m’a enseigné à exercer ma méfiance, répond Ellula. J’ai souffert dans ma chair et dans mon âme lorsque l’eulan de l’Erm m’a fouettée en public avec une branche de zédrier. Les gens n’ont pas envie d’entendre les avertissements de l’ordre cosmique, ils m’estiment responsable des malheurs qui les frappent.

— Qui d’autre qu’une ventre-sec saurait le mieux comprendre celles et ceux que la vie a meurtris ? affirme Samya. Notre cœur n’a pas la dureté de celui d’un eulan ou d’un patriarche. Nous avons connu le mépris des hommes, mais également leurs aspects les plus intimes, les plus sincères, lorsqu’ils s’abandonnaient dans nos bras avec la confiance d’un enfant. Avec nous, ils n’étaient plus prisonniers de leur rôle, ils ne trichaient pas, ils dénudaient leur corps et leur âme, ils osaient se montrer tels qu’ils étaient, violents, fragiles, généreux, cruels, affamés de caresses, de tendresse. Nous n’aurions rien appris si nous nous laissions encore abuser par les apparences kroptes. Ce garçon… comment s’appelle-t-il déjà ?…

— Eshan Peskeur.

Перейти на страницу:

Все книги серии Abzalon

Похожие книги