Le visage de la doyenne avait recouvré des couleurs, et elle parlait à nouveau d’une voix claire et ferme. Les ventres-secs n’avaient rien à craindre des intrus : même s’ils s’en défendaient, même s’ils avaient coupé les ponts avec l’ordre cosmique et ses représentants, ils restaient des Kroptes, des hommes conditionnés par le respect de la vie humaine, ils affichaient une violence trop démonstrative, trop caricaturale pour être vraiment prise au sérieux. Quant aux cinq mille détenus dont ils annonçaient la venue, ils ne revêtaient pour l’instant aucune réalité concrète. Samya se demandait même s’ils n’étaient pas les produits de l’imagination enfiévrée de ces guerriers à la fois grandiloquents et dérisoires. Les voyages dans l’espace avaient peut-être des conséquences désastreuses sur l’esprit de certains passagers, comme ces marins perdus sur l’océan bouillant qui métamorphosaient en monstres les volutes de brume et les vagues ourlées d’écume.

« Vous et nous, nous formons le noyau d’un nouveau peuple, affirma l’homme aux yeux clairs avec emphase. Vous parce que vous avez été bannies, nous parce que nous avons été rejetés. Et nous devons lutter pour affirmer notre identité, pour planter nos racines, comme nos ancêtres ont livré combat contre les clones sur le continent Nord.

— Qui vous dit que nous avons envie d’appartenir à un nouveau peuple ?

— Choisir la passivité, c’est choisir la mort ! Plusieurs millions de Kroptes ont été dépossédés de leurs terres, cinq mille autres risquent d’être massacrés s’ils refusent de prendre les armes.

— Je ne m’explique toujours pas votre intérêt pour nous : nous ne vous serions d’aucune utilité dans une bataille. »

L’homme aux yeux clairs se dressa sur la pointe des pieds pour tenter de discerner les ventres-secs des deuxième et troisième rangs.

« Nous sommes célibataires, et les hommes ont besoin de femmes pour procréer.

— Vous pourriez les choisir parmi les jeunes filles qui… »

Il interrompit la doyenne d’un geste de la main péremptoire, presque menaçant.

« Nous n’avons que faire de femmes qui ne connaissent de la vie que les commandements de l’épouse et quelques prières à l’ordre cosmique ! »

Un mouvement agita le groupe des ventres-secs. Ellula s’en extirpa, traversa l’espace vide entre les femmes du premier rang et la doyenne, se planta en face de l’homme aux yeux clairs. Il eut un mouvement de surprise, puis, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, il la contempla un long moment, s’attarda sur les broderies de sa robe, sur les torrents ambrés et soyeux qui dévalaient ses épaules et sa poitrine.

« C’est moi que tu cherches, Eshan ? »

Un sourire crispé s’esquissa sur le visage du jeune Peskeur mais, loin de dissimuler son embarras, il ne réussit qu’à le souligner.

« Je viens dissiper un malentendu, murmura-t-il.

— Un malentendu ? Où étais-tu lorsque les patriarches me relevaient sur la place ? Qu’ils m’exhibaient nue devant les autres ? Qu’ils me jugeaient et m’exilaient au niveau 20 ? »

Jamais Samya et les ventres-secs n’avaient perçu une telle colère dans les yeux et la voix d’Ellula. La benjamine du groupe était d’une rare discrétion, et ses compagnes mettaient sur le compte d’une mélancolie compréhensible les périodes où elle se murait dans un silence maussade que rien, pas même la sollicitude de Clairia, ne parvenait à distraire.

« Je me tenais prêt à intervenir au cas où ils t’auraient condamnée à mort, se défendit Eshan. J’ai entendu l’eulan Paxy prononcer ton bannissement chez les ventres-secs et j’ai attendu le moment propice pour te délivrer.

— C’est avant qu’il fallait te manifester, lorsque tu avais encore la possibilité de me disculper.

— Tu attaches trop d’importance aux jugements des patriarches…

— Moins que toi, Eshan Peskeur ! Tes aveux t’auraient sali à leurs yeux, aux yeux de ton père, aux yeux de ta mère. »

Eshan blêmit, serra le manche de son arme à s’en faire craquer les jointures. Il n’était plus en cet instant le guerrier arrogant qui s’était introduit dans le niveau 20 quelques minutes plus tôt, mais un enfant désemparé, fragile, dont la superbe se délitait sous les mots de son accusatrice.

« Je suis venu payer ma dette…

— Le jugement de l’eulan Paxy t’arrangeait, poursuivit Ellula d’une voix qui se gonflait de fureur. Il m’arrachait des bras de ton père et te donnait la possibilité de me reprendre ultérieurement, en toute impunité. Je ne crois pas que tu aies agi pour le bien commun, mais par intérêt, par calcul. C’est ainsi que se comportent les lâches. Et maintenant, que comptes-tu faire ? Me violer devant tes complices ?

— Écoute-moi, Ellula…

— Épargne-moi tes suppliques, Eshan Peskeur ! Ce que tu n’as pas réussi à obtenir par la loi ou l’ordre cosmique, tu essaies de le prendre par la force, et tu veux entraîner tous les autres sur ton chemin de violence. Même si cinq mille criminels s’apprêtent à nous envahir, et je le crois car je les ai aperçus dans mes visions, je ne te suivrai pas, je n’appartiendrai pas à ton peuple, je ne serai jamais à toi. »

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