Des coups sourds ébranlèrent les pans de cloison qui bouchaient l’unique entrée du niveau 20. Les quatre femmes suspendirent leurs travaux et se consultèrent du regard. Cela faisait maintenant plus d’un mois qu’Ellula avait été exilée chez les ventres-secs, et elle s’était habituée à sa nouvelle existence, à cette vie qui s’écoulait comme un maigre filet d’eau entre deux rochers, à ce silence morne que troublaient parfois les disputes entre Mohya et Sveln et qu’envoûtaient chaque fin de journée – après le troisième repas – les chants de Clairia. Le temps s’étiolait en travaux de couture, en confection de rideaux, de robes, de couvertures, d’oreillers, de matelas, destinés principalement à meubler une solitude et une mélancolie grandissantes. Des visions lui rendaient de temps à autre visite, trop brèves et trop désordonnées pour qu’elle réussît à leur donner une explication cohérente, mêlant les paysages estériens à l’environnement du vaisseau, les personnages du passé à des inconnus à la laideur repoussante, les batailles furieuses et sanglantes aux scènes intimistes et tendres. Ses dernières menstrues avaient été douloureuses, exténuantes, sans qu’elle sût si ce dérèglement était lié à sa claustration ou au désordre de ses visions.

Une deuxième série de chocs ébranla les plaques métalliques. Mohya fut la première à se lever et à sortir de la chambre, aussitôt suivie de Sveln. Ellula et Clairia leur emboîtèrent le pas, traversèrent à leur tour la deuxième chambre désertée par ses occupantes, gagnèrent la coursive où s’étaient déjà rassemblées de nombreuses ventres-secs. Elles se dirigeaient en papotant et riant vers l’entrée de la coursive, se demandaient si les patriarches avaient décidé de mettre fin à leur réclusion ou s’ils leur amenaient une nouvelle pensionnaire. Ce tapage brisait leurs habitudes et leur offrait un sujet de conversation.

Ellula se laissait emporter par le flot mais ne partageait pas leur insouciance. Elle percevait une sourde menace dans ces coups portés contre les panneaux métalliques qui les isolaient des autres Kroptes. Ce n’étaient pas des patriarches qui se pressaient dans la coursive condamnée, mais des hommes ivres de violence, les bêtes féroces de ses visions. Elle ne s’était ouverte à personne de son don métapsychique, car elle avait appris à ses dépens ce qu’il en coûtait de transgresser les dogmes, et elle redoutait les réactions des victimes à qui se présentait l’occasion de se transformer en bourreaux. Seuls auraient pu la comprendre et l’accepter ceux dont la sensibilité était égale ou supérieure à la sienne, Clairia peut-être, dont le chant coulait des sources les plus profondes de son être.

Les ventres-secs se regroupèrent devant l’entrée murée de la coursive. L’inquiétude plissait le visage de Samya, la doyenne, qui ressemblait à une arachne du continent Sud dans sa robe et sa coiffe noires. Elle se tenait droite, raide, à deux mètres des panneaux fissurés, au milieu du demi-cercle qui s’était formé autour d’elle. Les ampoules de deux appliques ayant grillé les jours précédents, les lieux étaient plongés dans une semi-obscurité qui, apaisante en temps ordinaire, prenait un tour inquiétant dans ce contexte. Les ventres-secs avaient cessé de parler, même celles qui, comme Ellula et Clairia, se tenaient au six ou septième rang et ne distinguaient rien d’autre qu’une forêt de coiffes.

Un nouveau choc ébranla une plaque métallique, la fendit de haut de bas, la vibration se propagea au plancher et aux cloisons proches, des vociférations retentirent, féroces, blessantes. Les ventres-secs frémirent, se reculèrent, se resserrèrent l’une contre l’autre, agrandirent la distance qui les séparait de Samya. Des fauves se pressaient à l’entrée de leur domaine. Jamais les patriarches ne se seraient comportés avec une telle sauvagerie.

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