Ils s’étaient préparés pendants trois jours, avaient lavé leurs vêtements, les avaient recousus avec les moyens du bord, s’étaient rasés avec les couteaux en plastique, avaient coupé leurs cheveux, s’étaient récurés, coiffés, avaient répété leur rôle avec un sérieux entrecoupé de crises de fou rire, bref, ils s’étaient préparés à présenter le meilleur d’eux-mêmes devant ces Kroptes qui, selon le Taiseur, seraient conditionnés par le premier regard, par la première impression. Après le premier repas du quatrième jour, ils avaient pris la direction des sas, escortés par un grand nombre de deks qui avaient surmonté leur jalousie pour les encourager, pour les abreuver de conseils. Ils avaient alors ressemblé à des adolescents intimidés et excités se rendant à leur premier rendez-vous.
Quelques-uns avaient recommandé au grand Ab de ne pas trop effaroucher les femmes, et l’intéressé, l’homme qu’on avait craint d’effleurer par mégarde dans l’enceinte de Dœq, avait lui-même ri de leurs plaisanteries. Conscient de son physique repoussant, Abzalon n’attendait pas de cette expédition que les yeux d’une femme se posent sur lui. Il lui paraissait inconcevable qu’un regard féminin lui renvoie autre chose que de l’horreur ou de la pitié. Et puis il n’était pas certain de maîtriser les pulsions qui pouvaient se manifester à tout instant et le pousser à décortiquer la tête de la malheureuse. Accompagner ses amis Lœllo et le Taiseur suffisait largement à son bonheur. Il voulait également s’assurer que la rencontre avec le Qval dans les galeries souterraines du pénitencier avait réellement changé quelque chose en lui, qu’il avait dorénavant la possibilité de regarder une femme sans perdre la tête, sans être tyrannisé par ce démon funeste qui hantait les ruines de son esprit.
Abzalon et le Taiseur avaient expliqué à leur trente-huit compagnons le mode d’emploi des combinaisons dénichées dans les locaux techniques. Ils avaient ensuite ouvert les portes de sas en se remémorant les gestes d’Elaïm, puis Abzalon et Lœllo avaient conduit la troupe de l’autre côté tandis que le Taiseur refermait les portes derrière eux. Certains avaient été saisis de panique lorsque la fumée des cuves de refroidissement s’était engouffrée dans le dernier sas. La voix puissante d’Abzalon avait alors retenti par l’intercom et les avait ramenés au calme. Fustigés par son coup de gueule, ils n’avaient marqué aucune hésitation au moment de parcourir la passerelle jetée au-dessus de l’eau bouillante. Au travers du verre embué, Abzalon avait essayé d’entrevoir la forme sombre et ondulante qu’il avait cru discerner lors de son premier passage, mais il n’avait rien observé d’autre que les volutes étincelantes de vapeur et les chatoiements de lumière à la surface frémissante de la cuve. Pourtant, une petite voix tenace lui répétait qu’il n’avait pas été victime d’une illusion d’optique quelques jours plus tôt.
« Y a du monde pas loin, murmura soudain Lœllo en s’immobilisant.
— Ça t’étonne ? s’exclama le Taiseur avec un sourire. Ils sont plusieurs milliers dans le coin.
— Non, non, c’est pas ce que j’veux dire ! insista le Xartien en secouant la tête. Ceux-là atteignent l’échelon cinq. »
Derrière eux, les hommes s’étaient figés, alertés par son éclat de voix.
« L’échelon de quoi ? s’agaça le Taiseur.
— Cinq, intervint Abzalon. Ça veut dire qu’ils ont l’intention de nous étriper. Z’auriez pas dû m’empêcher de prendre le foudroyeur, chiure de rondat !
— Tu es sûr de ce que tu racontes, Lœllo ?
— Il se goure jamais ! »
Le ton d’Abzalon était devenu menaçant. Il se sentait pris au piège dans cette coursive étroite qui ne favorisait pas les individus de sa corpulence. Ils n’avaient aucun endroit où se planquer, il suffisait que deux groupes armés bloquent les issues du passage pour les foudroyer en toute tranquillité.
« Combien sont-ils ? demanda le Taiseur.
— Plus de trente en tout cas.
— Repartons tout de suite vers les sas, suggéra Abzalon.
— On ne peut tout de même pas renoncer sur la foi de simples suppositions métapsychiques, merde ! s’emporta le Taiseur. Peut-être que l’antenne de Lœllo a été détraquée par… »
Des bruits de pas, des crissements, des cliquetis l’interrompirent. Des hommes firent leur apparition dans la coursive, les uns coiffés de chapeaux, les autres tête nue. À la façon dont ils brandissaient leurs bouts de ferraille aiguisés, aux braises haineuses qui couvaient dans leurs yeux, les quarante deks comprirent qu’il ne servirait à rien de parlementer, que c’en était fini de leur rêve. Les vieux démons les avaient rattrapés.
« Replions-nous ! » glapit le Taiseur.