Déjà, ils devaient faire face à l’offensive de la deuxième vague. Lœllo ne dut qu’à un réflexe désespéré d’éviter le tranchant d’une lame qui s’abattait sur sa nuque. Il trébucha sur le corps de l’homme qu’il venait de rouer de coups de pied, roula sur le plancher, heurta les jambes de son nouvel adversaire qui s’effondra à son tour. Une odeur de sang, doucereuse, écœurante, saturait déjà l’atmosphère confinée de la coursive. Les clameurs, les gémissements, les cliquetis, les chocs prenaient une résonance effroyable dans le boyau métallique. Abzalon arracha la pique de la cloison et du cadavre du Kropte, lui ouvrant le ventre et lui arrachant les viscères au passage. Une colère folle l’envahissait, il perdait tout empire sur lui-même, comme face à ses victimes dans les rues de Vrana. Le projet du Taiseur l’avait emballé pourtant, avait soulevé un fol espoir en lui, lui avait procuré un sentiment d’importance, le premier qu’il eût jamais éprouvé de sa vie, et les Kroptes, ce peuple soi-disant religieux et pacifique, les obligeaient à revenir plusieurs mois en arrière, transformaient L’Estérion en un nouveau Dœq, exhumaient les pulsions qu’il avait crues définitivement enterrées. L’espace de quelques secondes, il fut effleuré par la tentation d’écarter les bras et de s’avancer vers les ennemis, de leur offrir sa poitrine, de mettre fin à la malédiction de sa vie. Puis l’instinct de survie reprit le dessus, il se laissa gouverner par ses anciens réflexes, il embrocha d’un geste vif et précis le Kropte coiffé d’un chapeau qui se précipitait sur lui. Emporté par son élan, il continua d’aller de l’avant, conscient de se couper des siens, s’enfonça dans les rangs adverses en frappant de taille et d’estoc, transperça des gorges, des ventres, reçut un coup sur le bras, un autre sur le haut de la cuisse. La pointe d’un hast lui effleura l’arcade sourcilière, ripa sur son os frontal. Aveuglé par le sang, incapable de réfléchir, il avança, cogna au jugé, empoignant de temps à autre un adversaire par le col de sa chemise et le projetant avec une force inouïe contre la cloison. Il n’avait pas voulu cela, grands dieux, il avait même ri des plaisanteries qui l’avaient pris pour cible avant leur départ, baigné d’un étrange sentiment de plénitude dans lequel il avait décelé la marque du Qval. Il ne percevait plus qu’une vague rumeur, des murmures qui évoquaient le friselis des arbres, les stridulations des insectes, les soupirs d’une brise d’été. Le mur s’était reformé autour de lui, l’avait isolé du reste de l’univers. Il était le soldat des mondes ténébreux, le Holom de l’Astafer, qui se fermait aux suppliques des hommes pour trancher, pour détruire. Il frappa encore et encore, parce que le sang appelait le sang, parce que la mort vendangeait, procurait à chaque instant davantage de vigueur à son bras. Il ne sut combien de temps dura son combat, il prit soudain conscience que l’espace se dégageait, s’éclaircissait autour de lui. Avec la manche de sa chemise, il essuya le sang et la sueur de son front et de ses yeux, s’aperçut qu’il venait de déboucher sur une place octogonale déserte, traversée par des traces sanglantes qui se dirigeaient vers les différentes entrées des coursives. Il comprit que les Kroptes avaient battu en retraite et s’étaient égaillés dans toutes les directions. À cet instant seulement, il se rendit compte qu’il était blessé au bras, à la cuisse, au flanc, au front, des entailles larges, impressionnantes mais peu profondes. Il lança un regard par-dessus son épaule, aperçut les corps qui gisaient en travers du plancher, reposant sur des lits empourprés, des Kroptes mais aussi des deks. Prenant soudain peur pour Lœllo, il revint rapidement sur ses pas. Une dizaine de membres de l’ambassade, regroupés au milieu de la coursive, avaient survécu à l’assaut. Il lui fut difficile de les identifier car le sang maculait leurs traits, leurs cheveux, leurs vêtements. Il remarqua le corps de Lœllo allongé contre une cloison, et son cœur s’arrêta de battre. Il s’en approcha, s’accroupit, lui releva délicatement la tête. Il fut soulagé de croiser le regard du Xartien, un regard encore vivace bien que légèrement trouble. En revanche, la large auréole carmin qui naissait de son ventre et s’épanouissait sur son bassin l’inquiéta.

« C’est rien… rien, gémit Lœllo. Un simple égratignure.

— Je n’en suis pas si sûr, fit une voix. Ramenons-le dans nos quartiers. »

Abzalon tourna la tête, aperçut la frêle silhouette du Taiseur, blessé aux bras et aux jambes.

« Tout ça est arrivé par ta faute, Taiseur ! » gronda un dek affalé sur le plancher.

Ils avaient l’impression de s’être fourvoyés à l’intérieur de l’un de ces abattoirs géants du continent Nord qui empuantissaient l’air à des kilomètres à la ronde.

« Je n’ai pas l’intention de fuir mes responsabilités, rétorqua l’ancien mentaliste.

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