Si tu ne reçois pas d’instructions pendant un certain temps, ne t’en étonne pas. Contente-toi d’observer l’évolution des deux populations du vaisseau et attends la prochaine communication. Surtout ne prends aucune initiative : la situation exige de nouvelles analyses, les réponses appropriées te seront fournies en temps voulu.
Cela fera bientôt six ans que l’Estérion s’est élancé pour son long voyage – six ans pour nous, à peine un an pour toi –, et bien des choses se sont passées sur Ester depuis ton départ. D’abord, trois prémiaires se sont succédé pendant cette courte période : le prémiaire Genko a été assassiné – on le sait à présent de source sûre – par l’ancien tertiaire Sëlmik, qui lui-même a été destitué deux ans plus tard et jeté dans un puits bouillant par un cartel d’officiers supérieurs dont l’un, le commandant Zjor, s’est autoproclamé empereur (Zjor Ier, tu te rends compte…) après s’être débarrassé de tous ses complices. Nous sommes convaincus que l’Église monclale a joué la carte de l’armée pour prendre le contrôle d’Ester et que Zjor n’est qu’une marionnette entre ses mains. Preuve en est que le premier décret du nouveau pouvoir a été d’interdire les religions astaférienne, omnique, oulibazienne ainsi que les autres cultes majeurs ou mineurs d’Ester. Ensuite ont été promulguées les lois d’exception, dont la plus scélérate, le délit d’opinion, permet à tout Estérien de dénoncer ses voisins, ses amis, les membres de sa famille dont il convoite les honneurs ou les biens. L’ancien pénitencier de Dœq a été transformé en camp de concentration où on entasse et ébouillante les opposants politiques, les anciens partisans de Genko et de Sëlmik, les adeptes des religions interdites et tous ceux dont les idées, d’une manière ou d’une autre, ne sont pas jugées conformes à la pensée dominante. Les rues de Vrana sont vides du crépuscule à l’aube. Chaque individu surpris dans la rue pendant le couvre-feu est foudroyé sans sommation. Ce tableau sommaire suffira à te faire comprendre à quel point il est devenu difficile de vivre sur Ester ; j’en suis arrivée à t’envier d’avoir été choisi pour la mission Estérion.
Dois-je t’avouer que tu me manques davantage que je ne le prévoyais ? Je pensais que notre relation n’avait laissé qu’une trace superficielle dans ce substrat émotionnel dont je m’efforce, jour après jour, de réduire l’influence, mais je dois reconnaître que ton départ a créé en moi un vide que je ne réussis pas à combler, ni avec mes amants, dont je change tous les deux ou trois semaines – et encore ne m’apportent-ils que des orgasmes mécaniques, un résultat que je pourrais très bien obtenir par moi-même –, ni avec mes responsabilités grandissantes auprès de l’Hepta, ni avec mes recherches personnelles sur les origines de l’humanité. Comment pourrais-je définir cette blessure que le temps ne parvient pas à cicatriser ? Oserais-je employer le mot… amour, ce concept bassement humain dont nous nous sommes autrefois tant moqués ?
Je souffre, voilà la réalité, et, en me confiant le dossier Estérion, l’Hepta a remué cruellement le fer dans la plaie. Je vieillis six ou sept fois plus vite que toi et, quand je pense que tu ne compteras qu’une quinzaine d’années supplémentaires là où j’accuserai presque un siècle de plus, le manque se transforme en abîme, la souffrance est multipliée par dix, par cent, par mille. Je hais ce maudit voleur de temps, ce voleur de vie. Ton souvenir se magnifie à mesure que la distance croît, que le temps nous divise. Je donnerais n’importe quoi, je trahirais mon engagement mentaliste pour avoir le bonheur de te toucher, de te respirer, de te goûter. Je crains fort d’avoir été rattrapée par mon humanité.
Depuis quelques mois l’Hepta ne compte plus sept membres mais six : Mald Agauer s’est évanouie dans la nature, de même que son assistante, Lill Andorn. Tu connais certainement cette dernière, c’est elle qui avait la responsabilité du dossier Estérion avant qu’on me demande – qu’on m’ordonne – de la remplacer. Je ne puis dire que je déplore sa disparition, car son ambition et son sens de l’intrigue m’agaçaient, me contrariaient (contrariaient ma propre ambition, évidemment). Au fait, a-t-elle été ta maîtresse ? Oui, sans doute, elle a séduit tous les hommes du mouvement pour parvenir à ses fins, et, je le reconnais, elle disposait d’arguments convaincants. Quoi qu’il en soit, elle a libéré, sur l’échelle hiérarchique, un barreau sur lequel je me suis naturellement hissée, pour mon plus grand malheur. Malheur, bonheur, je m’aperçois que je parle de plus en plus comme une humaine pure. À quoi servent donc ces foutues molécules correctrices censées me garantir des scories irrationnelles ?
Le mouvement mentaliste est également dans le collimateur du gouvernement. Pour l’instant, le pouvoir estérien ne peut se passer de nous, car nous sommes le seul lien entre l’Estérion et lui, mais nous savons qu’il prépare en secret – ce n’est donc plus un secret… – des équipes d’androïdes et de mutants-tecs destinées à prendre la relève et à manipuler les nanotecs de nos agents dans le vaisseau. Nous décelons la patte noire et griffue du Moncle dans ce projet. Nous nous apprêtons donc à entrer dans la clandestinité et nous élaborons de nouveaux programmes afin de dresser d’infranchissables barrières entre leurs aros domestiques et vous. Afin de te protéger de toi-même, mon cher amour (ridicule, je sais).
As-tu connu d’autres femmes dans le vaisseau ? Les derniers rapports faisaient état d’une rencontre imminente entre les Kroptes et les deks, et je suppose que, étant donné la longue abstinence à laquelle tu as été condamné (je ne parle pas ici des détenus que tu aurais pu… ou qui auraient pu te…, mais des femmes dont tu semblais tellement apprécier la compagnie sur Ester, je te parle de… moi), tu ne laisseras pas ta part aux aros. Je suis jalouse, je le confesse, même si, de mon côté, je me suis égarée plus qu’à mon tour sur les sentiers de l’infidélité. Est-ce que tu seras consolé si je t’assure que j’essayais de retrouver chez les autres hommes le grain de ta peau, la saveur de tes baisers, la tendresse de tes mains, la fougue de tes étreintes ? Est-ce que tu me retrouveras dans le corps d’une autre femme ou ne suis-je plus pour toi qu’une histoire oubliée, une abstraction, un fantôme du passé ?
Tandis que je t’envoie ce message personnel, exploitant indûment les avantages de ma fonction, je prends conscience que le mouvement mentaliste, cet autre voleur de temps, nous a dépossédés de la plus belle part de notre vie, et je pleure. Tu ne peux me répondre personnellement pour l’instant, mais bientôt, lorsque j’aurai ouvert un canal personnel fiable, indétectable, je te recontacterai et, si tu en éprouves le désir, nous nous étourdirons dans l’échange télémental puisque l’union des corps nous est à jamais refusée. Et puisque le ridicule ne tue pas, mon amour, mon amour, mon amour, mon amour…
Retranscription pirate d’une communication télémentale entre le siège mentaliste de Vrana et L’Estérion.