Les domaines bruissaient d’une activité fébrile. Des réunions animées se succédaient sur les places octogonales, des clameurs d’enthousiasme retentissaient dans les coursives, des adolescents exaltés haranguaient les patriarches pour les inciter à rejoindre l’armée de défense rassemblée par Eshan Peskeur et ses hommes.
Ces derniers avaient accédé au statut de sauveurs depuis qu’ils étaient revenus, blessés, ensanglantés, de la bataille qui les avait opposés aux détenus dans la coursive basse. Plus de quarante Kroptes avaient trouvé la mort au cours de l’affrontement, dressant le rempart de leurs corps face à la horde sanguinaire qui s’avançait vers le domaine 1. Eshan lui-même avait été touché à la tête et à l’épaule. Isban Peskeur avait accueilli à bras ouverts ce fils héroïque qu’il avait renié quelque temps plus tôt, bravant ainsi la colère de l’eulan Paxy qui avait condamné publiquement l’initiative de ces « impudents foulant aux pieds les valeurs les plus profondes, les plus sacrées de l’Amvâya ». Des voix s’étaient élevées dans l’assistance et avaient contesté les propos du rayon d’étoile avec une virulence surprenante. Sans l’intervention de ces impudents, avaient-elles rétorqué, des aros féroces se seraient glissés dans les domaines, auraient égorgé les hommes, les vieillards, les enfants, auraient fait subir aux femmes les pires humiliations. L’ordre cosmique souhaitait-il donc la mort et la souffrance des cinq mille Kroptes de
On avait aussitôt décrété la mobilisation et recensé environ un millier d’hommes incorporables. Puis on avait commencé sans perdre de temps la fabrication des armes, des boucliers et des casques également, car Eshan estimait qu’avec des protections la plupart de ses hommes auraient survécu au premier affrontement. On était descendu jusqu’au quartier des moncles, ces étranges oiseaux noirs dont les responsables s’étaient opposés sur l’interprétation qu’il convenait de donner aux événements. Le plus ancien soutenait qu’il fallait exterminer jusqu’au dernier les bêtes sauvages enfermées dans l’autre partie du vaisseau, le plus jeune prétendait que les détenus n’avaient pas eu l’intention d’agresser les Kroptes mais seulement d’entamer des négociations. Comme l’autorité semblait pencher du côté du plus ancien, comme d’autre part les partisans d’Eshan Peskeur s’étaient engouffrés dans une logique de guerre, on en avait retenu que des criminels restaient des criminels quoi qu’il arrive, et on avait décidé d’établir des postes de surveillance permanents devant les portes de sas, situés à quelques dizaines de mètres du quartier des moncles. Les sentinelles, relevées toutes les trois heures – le vieux moncle avait accepté de prêter son dateur estérien aux responsables de l’armée kropte –, avaient reçu pour consigne d’alerter par des cris ou des sifflements les hommes répartis à intervalles réguliers dans les coursives. Cette alliance contre nature entre les représentants de l’Église monclale et les Kroptes n’avait réjoui ni les uns ni les autres, mais on s’était accommodé de ces compromissions que les circonstances avaient rendues inéluctables.
Eshan Peskeur avait été proclamé commandant suprême et ses compagnons de la première heure avaient recueilli les fruits de leur engagement en se voyant décerner le grade d’officier. Hormis quelques irréductibles fidèles à l’eulan Paxy, tous avaient accepté de se soumettre à l’autorité de cette poignée de révoltés. Eshan s’enorgueillissait de cette reconnaissance, mais sa dernière entrevue avec Ellula l’empêchait d’en retirer une pleine satisfaction. Elle l’avait accueilli avec froideur, elle avait prononcé des paroles très dures, elle avait affirmé en public qu’elle ne serait jamais à lui. C’était pour elle, pourtant, qu’il avait bravé l’ordre établi, qu’il avait combattu les détenus, c’était d’elle qu’il attendait admiration et gratitude, c’était à elle qu’il pensait nuit et jour tandis qu’il organisait la défense kropte, qu’il soignait ses blessures, qu’il se reposait, qu’il mangeait, qu’il se lavait, qu’il subissait l’affection étouffante de sa mère et de ses sœurs. Elle qui l’obsédait, qui hantait ses insomnies et ses rêves. Si elle ne devenait pas son épouse, de gré ou de force, ses victoires auraient à jamais le goût amer des défaites.