Un mois s’écoula ainsi, les patriarches fabriquant des armes et s’exerçant au combat, les ventres-secs se démenant sans relâche pour essayer de convaincre les épouses récalcitrantes, les premières le plus souvent. Ellula ne participait pas aux expéditions, car elle craignait qu’une rencontre fortuite avec Eshan ne fasse échouer leur projet. Elle restait cloîtrée dans la cabine de la doyenne en compagnie de Clairia et d’une garde rapprochée de ventres-secs chargées de la prévenir au cas où le jeune Peskeur s’introduirait à l’improviste dans le niveau 20. On lui avait aménagé une cachette, une cloison en trompe-l’œil façonnée avec des panneaux métalliques et habillée de rideaux de laine afin d’en dissimuler les brisures. Elle avait appris qu’Eshan, à la faveur de son fait d’armes contre les détenus, avait été nommé commandant suprême de l’armée kropte, et elle n’en redoutait que davantage ses réactions. Elle n’aurait aucune chance de se soustraire à ses griffes maintenant qu’il était parvenu à entraîner les autres dans son sillage, que les patriarches le reconnaissaient comme le seul garant de la loi.
Après le premier repas du quarantième jour, des cris, des sifflements brisèrent l’habituel bourdonnement de ruche qui régnait sur les domaines kroptes. Les hommes étreignirent rapidement leurs épouses, leurs enfants, saisirent leurs armes, se regroupèrent autour de leurs officiers, se postèrent dans les coursives et sur les places par bataillons de cinquante unités. Le silence absorba progressivement les bruits de pas, les crissements des boucliers ou des armes sur le plancher et les cloisons.
Quelques minutes plus tard, des hurlements retentirent, tellement sinistres que les femmes, inquiètes, sortirent de leurs cabines malgré les consignes. Un groupe d’hommes fit son apparition dans le domaine 1, Eshan Peskeur en tête. Ils ramenaient deux prisonniers vêtus d’un pantalon et d’une chemise grise, blessés l’un à la tête et l’autre au ventre, et qui avaient tellement perdu de sang qu’on devait les pousser à coups de pied et de poing pour les faire avancer. On les relevait sans ménagement lorsqu’ils s’effondraient, on les traînait sur plusieurs mètres, puis on les maintenait debout en leur enfonçant une pique entre les omoplates. Ils furent conduits au niveau 10, sur la place octogonale des assemblées.
Alertés par le bruit, les femmes et les enfants des cabines proches affluèrent en grand nombre et, bientôt, ce furent plus de cinq cents spectateurs qui se pressèrent sur la place et dans les coursives adjacentes. Les épouses s’étonnaient de la métamorphose des patriarches. Les fermiers austères et paisibles du continent Sud étaient désormais des soldats féroces à la face durcie, enlaidie par la haine. Elles en arrivaient à plaindre les prisonniers, deux hommes au crâne rasé, aux yeux exorbités, aux traits déformés par la souffrance.
Eshan conduisit l’interrogatoire à sa manière, avec une brutalité d’où n’était pas absente la cruauté. Il n’hésitait pas à frapper de la pointe de ses chaussures les parties génitales des deux détenus, ou encore l’endroit précis de leur blessure. Les prisonniers se tordaient de douleur sur le plancher, semant des gouttes de sang autour d’eux, trop accaparés par leur souffrance pour répondre à ses questions.
« Quelle était votre mission ? Quand votre armée compte-t-elle attaquer ? Combien de soldats ? Avec quelles armes ? »
De temps à autre, l’un des deux prisonniers réussissait à balbutier une phrase cohérente entrecoupée de gémissements : ils n’étaient que deux, ils n’avaient rien à voir avec tout ça, ils avaient été privés de la compagnie des femmes pendant des années, ils avaient pris l’initiative de passer de l’autre côté afin d’en voir, peut-être d’en rencontrer, ils n’avaient pas pensé à mal…
« Menteurs ! On vous a envoyés en éclaireurs pour repérer les lieux et préparer votre offensive !
— Nous… nous ne sommes pas armés, pas armés… »