Alors Eshan déclara que les Kroptes n’obtiendraient rien d’intéressant de ces deux démons et décida de les mettre à mort. Ne laissant à personne d’autre le soin d’exécuter la sentence, il tira son sabre de sa ceinture et l’abattit sur le cou d’un prisonnier. La tête ne se détacha pas tout de suite, car la lame, mal aiguisée, ne réussit qu’à entailler le cou. Baignant dans son sang, le prisonnier se mit à trembler de tous ses membres. Les claquements de ses genoux et de ses coudes sur le plancher métallique s’associèrent à ses râles et aux suppliques de son compagnon pour composer un tableau navrant, pitoyable. Eshan s’acharna sur lui avec une maladresse révélatrice de son exaspération. Une fois la lame ripa sur le crâne du malheureux, une autre fois elle lui coupa une oreille, un troisième coup lui arracha la joue, le quatrième lui brisa les vertèbres cervicales, le cinquième, enfin, le décapita. Sa tête roula jusqu’aux pieds d’une fillette qui se recula en poussant un cri d’horreur, des panaches de sang jaillirent par saccades de son corps agité de soubresauts. Les yonaks sacrifiés à l’occasion des cérémonies de mariage, des fêtes de Mathella ou du retour des jolis-gorges avaient été traitas avec davantage de respect que cet homme. Éclaboussé de sang, les yeux hors de la tête, Eshan se tourna vers le deuxième détenu qui, tantôt à genoux, tantôt à quatre pattes, poussait des gémissements d’aroceau apeuré et tournait autour de son bourreau dans le cercle qui s’élargissait autour d’eux. La lame du sabre le cueillit d’abord à hauteur du front, ensuite sous la nuque. Lorsqu’il eut cessé de bouger, Eshan, comme possédé, saisit l’arme d’un de ses hommes pour lui trancher la tête. Puis, livide, en sueur, haletant, il se tourna vers les femmes et les enfants, et déclara :

« Leurs têtes seront clouées sur les portes des sas. Elles dissuaderont les autres de sortir de leur tanière. »

Après le premier repas, elles se rassemblèrent au signal convenu sur les places octogonales. Cent huit ventres-secs et huit cents épouses, des troisièmes et des quatrièmes pour la plupart. Elles avaient orné leurs cheveux de rubans, elles avaient revêtu leurs plus belles robes, leurs plus jolies coiffes, elles s’étaient parfumées avec les restes d’essences végétales qu’elles avaient emportées dans leur exode. Elles avaient confié leurs enfants en âge de marcher et de s’alimenter seuls aux premières ou aux deuxièmes épouses. Aucune ne renonça malgré la peur, malgré le chagrin. Elles avaient été éduquées dans le culte du sacrifice, et celui-là, le plus terrible que l’ordre cosmique exigeât d’elles, était l’aboutissement d’un conditionnement qui, pendant des siècles, avait tracé un chemin d’abnégation au plus profond d’elles. Les ventres-secs leur avaient pourtant stipulé que personne ne leur en voudrait si elles reculaient au dernier moment, qu’elles pouvaient en toute légitimité choisir de rester aux côtés de leur mari et de leurs enfants. Cependant, bon nombre d’entre elles n’avaient pas trouvé le bonheur avec les patriarches, et la présence des enfants, s’il comblait leur instinct maternel, n’avait rien changé à l’affaire. Elles avaient ployé sous le poids de l’egon, elle avaient souffert en silence du manque de reconnaissance, elles s’étaient desséchées dans leur désert affectif, elles avaient bruissé de désirs secrets, elles avaient rêvé à d’autres bras, à d’autres murmures sous la lumière pâle de Vox et de Xion. Rien ne leur garantissait qu’elles accéderaient à ce bonheur qui se dérobait sans cesse, ni même qu’elles resteraient en vie, mais elles auraient essayé, elles auraient ouvert une nouvelle voie dans l’inconscient collectif des femmes kroptes.

Au niveau 12, Ellula reconnut Juna parmi elles, qui lui sourit et vint lui baiser les mains. Bannie de sa propre famille, la quatrième épouse d’Isban Peskeur faisait partie de ces femmes qui, aspirant à reconstruire leur vie, avaient été immédiatement séduites par les propositions des recluses.

Conduit par Samya et une dizaine de ventres-secs, le groupe grossissait à mesure qu’il descendait dans les niveaux. Le secret avait été bien gardé à en juger par la mine ébahie des hommes qui voyaient tout à coup une épouse se lever et rejoindre sans dire un mot le cortège insolite qui passait devant leur cabine. Les opposantes au projet, y compris les plus virulentes, n’avaient pas trahi leurs compagnes. Ellula avait redouté les indiscrétions, volontaires ou non, de femmes comme Kephta dont l’orgueil avait enflé en même temps que le corps depuis que son deuxième fils occupait la fonction de commandant suprême des armées kroptes. Peut-être était-elle soulagée qu’Ellula, qui avait failli causer la perte de son cher Eshan, aille se faire prendre sous d’autres cieux, espérait-elle qu’il finirait par oublier cette petite sorcière qui lui dévorait le cœur.

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