Au niveau 1, le groupe comptait un peu plus de neuf cents femmes. Ellula marchait au milieu de la colonne, protégée des regards par un encadrement de ventres-secs plus grandes qu’elle. Elles s’engagèrent dans les coursives qui menaient au quartier des moncles et se heurtèrent aux premiers barrages des sentinelles. Les soldats de l’armée kropte s’étaient attendus à affronter des bêtes féroces surgies de l’autre partie du vaisseau et non des femmes de leur propre peuple apprêtées comme pour un mariage. Ils ne surent donc pas de quelle manière il convenait de réagir face à ce qui ressemblait à une invasion à l’envers. Ils baissèrent leurs armes et n’osèrent pas s’interposer lorsque Samya et ses compagnes se faufilèrent entre leurs rangs sans daigner leur fournir d’explication.
Elles forcèrent ainsi cinq barrages avant que les premiers cris, les premiers sifflements ne déclenchent l’alerte. Elles ne ralentirent pas l’allure lorsqu’elles entendirent les bruits caractéristiques d’un branle-bas de combat, les vociférations, les courses échevelées, le cliquetis des armes. Elles ignoraient ce qui les attendait de l’autre côté, comment franchir les sas qui marquaient la frontière entre les deux mondes, mais elles étaient en marche, comme un fleuve paisible qui se dirige vers l’océan en sachant qu’aucun obstacle n’arrêtera son cours. Elles contournaient les hommes en armes, de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient des quartiers des moncles, avec la même fluidité, la même facilité que l’eau éludant les rochers. Elles distinguaient de l’étonnement puis de la panique dans les yeux des soldats kroptes, soudain inutiles, ridicules avec leurs bouts de fer. Les premiers instants de saisissement passés, les officiers, les premiers compagnons d’Eshan, reprenaient empire sur eux-mêmes, leur emboîtaient le pas, tentaient de les interroger, de les raisonner, mais elles ne répondaient pas, ne les regardaient même pas. Certains d’entre eux entraient dans des colères noires, tiraient leurs armes, les pointaient sur la poitrine de Samya et des ventres-secs qui ouvraient la marche. Elles esquivaient avec un calme imperturbable la lame ou la pique et poursuivaient leur chemin. Submergés, ils perdaient pied et laissaient passer le flot tout entier. Leur honneur d’homme, de soldat, leur interdisait de frapper ces femmes sans défense et dont le seul tort était de traverser un espace réservé à la guerre.
Les cris alarmèrent les moncles qui se précipitèrent hors de leurs cabines. Un rempart imposant se dressait déjà sur la place de leurs quartiers. Prévenus par des messagers qui avaient emprunté un autre itinéraire, les officiers de faction avaient rassemblé toutes les sentinelles du bas et les avaient ordonnées en quatre lignes compactes devant l’entrée de l’unique accès aux sas. La lumière des appliques miroitait sur leurs armes, leurs boucliers, leurs casques.
Le moncle Artien s’étonna auprès d’un officier que les soldats fussent tournés vers leur propre camp. L’autre lui rétorqua que cette affaire concernait la sécurité kropte et qu’il n’avait qu’à se mêler de ses « moncleries ». Le petit ecclésiastique lui fit alors observer qu’en abandonnant la surveillance des sas les défenseurs s’exposaient à une attaque surprise des deks. Agacé, à court d’arguments, l’officier le pria sèchement de lui foutre la paix.
Les moncles ne tournèrent pas les talons pour autant. Ils haussèrent légèrement les sourcils lorsqu’ils virent arriver les premières femmes. Ils furent encore plus étonnés de constater qu’il y en avait des dizaines, des centaines, et qu’elles fonçaient sans hésitation en direction des soldats kroptes retranchés derrière leurs boucliers comme des insectes retirés dans leur carapace. Elles durent s’arrêter cette fois-ci, car le barrage ne céda pas et les Kroptes ne baissèrent pas leurs armes. Samya et les ventres-secs des premiers rangs s’arc-boutèrent sur les jambes pour ne pas être précipitées par la poussée des autres sur les pointes effilées des pics. Lorsque la longue colonne se fut immobilisée, les hommes et les femmes s’observèrent en silence sous le regard intrigué des robes-noires rencognés dans les bouches d’entrée des coursives. Les environs restaient imprégnés d’une odeur de sang séché que parcouraient des senteurs d’encens et d’autres, plus lourdes, de minéraux broyés ou de métal chauffé à blanc.
« Écartez-vous, ordonna Samya. Nous désirons nous rendre de l’autre côté des sas.
— Retournez d’où vous venez ! riposta l’officier, un homme jeune à la voix, au caractère et à la barbe aussi pointus que son épée. Les femmes n’ont rien à faire ici.
— Nous sommes des ventres-secs, des errantes, nous n’obéissons pas à vos lois. »
L’officier souleva le tétraèdre grossièrement façonné qui lui servait de casque, se haussa sur la pointe des pieds et examina les visages des sixième ou septième rangs.