L’irruption du grand Ab dans la cabine avait transporté le Xartien de joie, l’avait également frappé de stupeur : Abzalon n’était pas revenu seul mais avec Ellula, qui s’était occupée de lui avec la même attention qu’une mère veillant sur son enfant. Il n’avait pas encore osé interroger Abzalon sur la nature de leurs relations mais il avait constaté qu’une certaine complicité s’était nouée entre eux, la même qui commençait à s’établir entre Clairia et lui-même. Tandis que les deks se gonflaient d’importance pour attirer le regard d’une femme, le grand Ab avait réussi à séduire la plus belle de toutes en restant prostré dans la coursive basse. Lœllo n’en concevait aucune jalousie : sa rencontre avec Clairia avait comblé ses propres attentes et Abzalon méritait plus que quiconque de recevoir sa part de bonheur. Lœllo avait d’ailleurs cessé tout rapport avec les femmes sensibles à ses charmes et qui, de temps à autre, surgissaient dans sa cabine afin de s’inquiéter de ses éclipses. Il avait abusé de la promesse et du compliment, comme tous les hommes du littoral bouillant, il lui fallait maintenant s’en dépêtrer en invitant les visiteuses à choisir l’élu de leur cœur parmi les autres deks. Elles s’en repartaient dépitées, furieuses, lui jetaient des regards noirs si elles venaient à le croiser dans les coursives ou dans la cabine de Clairia. Leur rancune n’épargnait pas cette dernière, le laideron trompeur, l’araignée timide qui avait tissé sa toile dans l’ombre pendant qu’elles butinaient d’homme en homme, ivres de liberté.
« Heureusement que ta peau est plus épaisse que celle d’un estérinodon, fit observer Belladore. Quelques millimètres de plus et la lame se coinçait entre tes vertèbres.
— Personne t’a dit que c’était une lame, grogna Abzalon.
— Y a pourtant pas de fauve dans le labyrinthe et, à part une griffe d’aro, j’vois pas ce que ça pourrait être d’autre. J’espère en tout cas que t’as planqué le cadavre. On est quand même plus tranquille en temps de paix. »
Abzalon sourit : ce n’était pas lui qui en avait eu l’idée mais Ellula.
« Il ne faut pas que ses hommes le trouvent ! s’était-elle exclamée alors qu’ils atteignaient la sortie du labyrinthe. Ne leur donnons aucun motif de se venger. » Ils avaient rebroussé chemin et avaient transporté le corps de Kraer jusqu’à la porte du premier sas. Elle lui avait posé un bandage de fortune, il avait passé une combinaison spatiale, traversé les sas et jeté le cadavre dans la cuve bouillante. Il n’avait pas pris le temps d’avancer au milieu de la passerelle, d’établir une communication avec le Qval, il s’était hâté de regagner la coursive basse où l’attendait Ellula.
« J’m’inquiète pas pour moi, reprit Belladore.
— Pour qui alors ? demanda Lœllo. Pour une femme ? »
Le large sourire qui éclaira le visage du guérisseur était la plus probante des réponses.
Lœllo était sorti une heure plus tôt pour, avait-il déclaré avec un sourire entendu, se rendre à un concert privé. Resté seul, Abzalon dérivait sur le fil tumultueux de ses pensées. Les événements s’étaient succédé à une telle cadence ces derniers temps qu’il avait du mal à en épouser le cours. Il se sentait dans la peau d’un naufragé rejeté sur le sable par les flots tempétueux. Quelques figures restaient immobiles, plantées dans la tourmente comme de grands rochers : celle du Taiseur d’abord, dont l’image se magnifiait à mesure que s’estompait son souvenir, celle du Qval ensuite, auquel il ne parvenait toujours pas à donner de forme mais dont la neutralité bienveillante lui renvoyait une image apaisée de lui-même, celle de Lœllo encore, l’adolescent paumé de Dœq qui avait ouvert une brèche dans le mur de sa solitude, celle d’Ellula enfin, la plus récente mais non la moindre, la magicienne qui le métamorphosait en homme. Il craignait en permanence de se réveiller en sursaut, de constater que tout cela n’était qu’un rêve, un peu comme quand il avait émergé de ses cauchemars d’homme libre, hagard, couvert du sang de ses victimes, jetant sur ses mains un regard horrifié.
On frappa à la porte. La tension brutale de ses muscles réveillèrent ses blessures, puis il se dit que les hommes de Kraer ne se seraient pas annoncés s’ils avaient eu l’intention de lui trouer la peau. Il ne se détendit pas, mais pour d’autres raisons, lorsqu’il vit Ellula s’introduire dans la cabine, vêtue d’une robe blanche rehaussée de broderies colorées. Des fleurs en tissu parsemaient sa chevelure qu’elle avait rassemblée en chignon et maintenue avec des épingles métalliques au sommet de sa tête. Il fut à nouveau émerveillé par la pureté irréelle de son visage, par la finesse de son cou et de ses mains, par la grâce féerique de ses gestes. Elle referma soigneusement la porte et leva sur lui un regard grave, presque douloureux.
« Je suis venue vous faire une demande », déclara-t-elle d’une voix oppressée mais résolue.