Ellula regrettait d’avoir accepté l’invitation de Kraer. Elle avait jugé que le temps était venu, pour Clairia et pour elle, de rompre leur solitude, que c’était une manière comme une autre d’explorer le labyrinthe, mais Kraer avait une autre idée derrière la tête. L’attitude du dek était comparable à celle d’Eshan Peskeur dans l’étable du domaine de son père ou sur la place octogonale des quartiers kroptes : yeux brillants, gestes autoritaires, presque brutaux, respiration saccadée. Seule la menace que toutes les femmes se donneraient la mort si une seule d’entre elles était violentée le retenait de passer à l’acte, un fil d’autant plus mince qu’Ellula avait entièrement improvisé ce chantage lors de leur première entrevue. L’avertissement avait été pris au sérieux par les deks, mais il suffisait qu’un seul n’en tînt pas compte pour découvrir qu’il ne reposait sur aucun fondement. Elle n’en avait pas parlé aux autres femmes, contrairement à ce que lui avait conseillé Clairia, car elle ne s’estimait pas en droit de les perturber avec cette idée de suicide collectif. Rien ne les obligerait à se donner la mort si les deks leur manquaient de respect, elles continueraient à vivre en acceptant les blessures nouvelles comme elles avaient accepté les anciennes, elles ravaleraient leur déception et courberaient l’échine en attendant des jours meilleurs.
« Nous devrions partir à la recherche de Clairia… »
Ils étaient arrivés au bout d’une coursive leurre sombre, fermée par une cloison et où régnait une forte odeur de rouille.
« Nous avons mieux à faire, répliqua Kraer avec un sourire venimeux. C’est une grande fille. Elle se débrouillera toute seule pour rentrer à la cabine. »
Cet homme était plus dangereux qu’Eshan Peskeur, car lui avait appris à diriger sa violence, lui garderait la tête froide, se montrerait précis et efficace dans chacun de ses gestes.
« Nous allons nous en tenir là, dit-elle d’une voix dont elle s’efforça de masquer les fêlures. Merci de m’avoir montré le labyrinthe. »
Elle tenta de rebrousser chemin mais il la saisit par le poignet et la plaqua contre lui.
« Pas si vite, ma belle ! À mon tour de fixer les règles du jeu. »
Elle reçut de plein fouet son haleine brûlante. Ses doigts puissants lui meurtrissaient le poignet, son corps tout entier semblait être devenu une lame tranchante.
« Tu vas devenir ma femme, Ellula. Maintenant. Et c’est ensemble que nous regagnerons les quartiers.
— Vous oubliez que…
— Ton histoire de suicide collectif ? Du vent ! J’ai demandé à mes hommes de mener une enquête : les femmes qu’ils ont interrogées n’en ont jamais entendu parler. Rassure-toi, l’idée était bonne et je l’ai reprise à mon compte. Je te laisse le choix suivant : ou tu te donnes à moi, ou je révèle ta petite supercherie aux deks.
— Vous ne m’empêcherez pas de me tuer. »
Les serres de Kraer se resserrèrent sur le poignet d’Ellula.
« Il y a trop de vie en toi. Les femmes te vouent de la reconnaissance, de l’admiration ; les deks me craignent, m’obéissent. Nous deux, nous pouvons faire de grandes choses. »
Tout en parlant, il rapprochait sa bouche de celle de la jeune femme. Il avait parfaitement préparé son affaire : il avait sans doute disposé des hommes aux diverses entrées du labyrinthe pour en interdire l’accès aux autres deks.
« J’attends ce moment depuis trop longtemps ! » grogna-t-il en promenant sa main libre sur le corps d’Ellula.
Il commença à déboutonner sa robe, avec délicatesse d’abord, avec brutalité ensuite. Elle essaya de le frapper, de le griffer, mais chacun de ses soubresauts ne réussit qu’à souffler sur le feu de son désir. Il parvint à lui retirer ses manches et à lui rabattre le haut de sa robe sur les hanches, dénudant sa poitrine que ne voilaient plus que de longues mèches collées à ses seins par la transpiration. Elle le mordit à l’avant-bras, il lui assena en retour une gifle sonore qui l’étourdit, la déséquilibra et l’envoya rouler sur le plancher métallique.
« Petite pute ! rugit-il, les yeux hors de la tête. Tu vas le regretter ! »
Il lui posa le pied sur les reins pour l’empêcher de se relever et dégrafa son pantalon.
« C’est toi qui vas le regretter, Kraer ! »
Reconnaissable entre toutes, la voix eut sur lui le même effet qu’une douche glacée. Il se figea, la ceinture de son pantalon entre les mains, leva les yeux sur la silhouette qui s’avançait dans la coursive. Le grand Ab avait maigri mais, entre les pans de sa chemise ouverte, les muscles qui se dessinaient sous sa peau épaisse paraissaient plus noueux, plus redoutables que jamais.
« Ab ? Qu’est-ce que tu fous là ? » déglutit Kraer.
Il s’était coupé de ses hommes, son propre piège risquait de se refermer sur lui.
« Des voix ont résonné dans la coursive basse, répondit Abzalon. M’a semblé qu’y avait un problème. »
Le calme indéchiffrable qui baignait ses yeux globuleux ne rassura pas Kraer.
« On m’a pourtant raconté que tu ne t’intéresses plus à ce qui se passe dans les quartiers…