Sa timidité, son manque de confiance en elle l’avaient tenue à l’écart, des jeux amoureux qui égayaient les coursives et les cabines. La rapidité de la métamorphose de ses sœurs l’étonnait, de la part des épouses principalement. Les ventres-secs avaient usé de leurs charmes au cours de leurs pérégrinations sur le continent Sud d’Ester, seule manière pour elles d’affirmer leur existence, et donc elles évoluaient avec une relative aisance au milieu de ces hommes assoiffés de tendresse, mais il n’avait pas fallu longtemps aux épouses pour se débarrasser de leur oripeaux de femmes effacées et soumises, pour jeter coiffes, jupons et corsets, pour dénouer leurs cheveux et dégrafer le haut de leurs robes. Elles avaient embrassé leur nouvelle vie avec la même avidité que des crève-la-faim conviés à un banquet.
Clairia n’avait pas osé les imiter, non qu’elle n’en eût pas ressenti l’envie, mais elle redoutait d’entrevoir le reflet de sa laideur dans le regard des hommes. Ellula avait eu beau lui répéter que quelqu’un saurait aller au-delà des apparences et découvrir sa beauté intérieure, elle était persuadée qu’elle resterait jusqu’à sa mort une ventre-sec, une branche morte. Elle s’astreignait à présenter un visage serein devant les autres et s’effondrait en pleurs sur sa couchette dès qu’elle se retrouvait seule, oubliée par la vie.
« Ellula ? »
Elle était arrivée sur une petite place d’où partaient trois escaliers et quatre coursives, les uns abondamment éclairés, les autres plongés dans l’obscurité. Elle n’avait aucune idée de la direction à suivre, ayant perdu tout sens de l’orientation. Découragée, terrorisée, elle s’assit sur les marches d’un escalier et resta un long moment prostrée, incapable de remettre de l’ordre dans ses pensées. Puis elle se souvint qu’elle n’avait pas chanté depuis qu’elle avait quitté le domaine des ventres-secs. Un air lui vint spontanément à l’esprit, la comptine enfantine qu’elle avait entonnée devant les louagers lorsqu’elle avait été chassée du domaine où résidait sa famille. Les notes jaillirent du plus profond d’elle-même, résonnèrent dans son ventre, dans sa cage thoracique, s’écoulèrent sans effort de sa bouche entrouverte. Sa voix occupait en cet instant tout l’espace, évacuait sa souffrance, sa détresse, l’emportait au-delà de ce labyrinthe de cauchemar, au-delà de ce vaisseau, au-delà des plus lointaines étoiles.
Lorsque la comptine s’acheva et qu’elle reprit conscience de son corps, elle se rendit compte qu’elle pleurait.
Elle s’aperçut également que quelqu’un l’observait.
Un jeune homme, assis légèrement au-dessus d’elle sur les marches de l’escalier voisin. Vêtu d’une chemise et d’un pantalon gris, comme tous les deks. Cheveux bouclés, traits d’une finesse peu commune, longs cils noirs, yeux sombres et luisants, une vingtaine d’années, peut-être moins.
Le feu monta aux joues et au front de Clairia.
« Je… je suis désolée, je ne vous avais pas vu, bredouilla-t-elle.
— C’est de votre faute ! s’exclama-t-il avec un large sourire. Vous chantez tellement bien que ç’aurait été un crime de vous interrompre. »
Loin de la dissiper, le compliment ne fit qu’accentuer la confusion de la jeune femme.
« Ma mère autrefois me berçait avec des chansons de ce genre, reprit-il. Je l’ai revue grâce à vous. »
L’enfance émergeait en filigrane sur son visage envahi par la nostalgie.
« Je suis désolée si je vous ai causé du désagrément, murmura Clairia.
— Encore ! s’écria-t-il. Vous êtes toujours désolée, vous ! Qu’est-ce que vous fichez toute seule dans le labyrinthe ?
— Je me suis perdue.
— Je veux bien vous ramener dans votre cabine, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Que vous me chantiez une autre chanson. »
Clairia se départit enfin de sa crispation et esquissa un sourire.
« D’accord. »
Tandis qu’il se levait et dévalait les marches avec souplesse, elle retira précipitamment sa coiffe et secoua ses longs cheveux noirs.