— Ce qui se passe ici m’intéresse en tout cas. Tu devrais retirer ton pied du dos de la dame. »
Fébrile, Kraer s’efforça de rajuster son pantalon. Ellula rampa sur quelques mètres, se releva et rabattit le haut de sa robe sur sa poitrine.
« On m’a aussi rapporté que t’en avais marre de fracasser des crânes, lança Kraer.
— J’me salirai pas les mains sur le tien, répliqua Abzalon. T’as juste à foutre le camp aussi vite que possible.
— C’est elle que tu veux, pas vrai ? »
Les traits d’Abzalon se durcirent.
« Fous le camp ! »
Les lèvres déformées par un rictus, Kraer hocha lentement la tête.
« Faudra un jour que j’m’occupe sérieusement de ton cas », lâcha-t-il avant de se mettre en marche.
Il s’éloigna dans la coursive, puis il revint subitement sur ses pas et fondit sur Abzalon. Dans sa main brillait un objet pointu, un éclat de plateau-repas qu’il avait discrètement sorti d’une poche de son pantalon. Il frappa du haut vers le bas, visant les vertèbres d’Abzalon, mais celui-ci, averti par les claquements précipités de ses semelles, eut le réflexe de se jeter vers l’avant. La pointe de plastique accrocha sa chemise, ripa sur l’intérieur de son omoplate, termina sa course sur l’arrière de son crâne. Il tomba de tout son long sur le plancher, reçut presque simultanément le poids de Kraer sur le dos. Il parvint à se retourner, lança son bras dans un large mouvement de balayage, heurta le coude de son adversaire, l’envoya d’une violente poussée percuter la cloison opposée. Le cou de Kraer ne résista pas au choc. Ses vertèbres cervicales craquèrent comme du bois mort, il demeura quelques secondes plaqué contre le métal lisse, puis il lâcha son arme et s’affaissa lentement sur le plancher. Un soupir s’exhala de sa bouche entrouverte, un voile terne glissa sur ses yeux.
Une vive brûlure s’étendait de l’omoplate d’Abzalon jusqu’à son occiput. Sa chemise imbibée de sang l’entravait dans chacun de ses mouvements.
« Vous êtes blessé », souffla Ellula, livide.
Elle avait enfilé les manches de sa robe, fermée par un seul bouton à moitié arraché.
« C’est rien…
— Laissez-moi au moins regarder.
— Il aurait dû filer sans demander son reste, gémit Abzalon.
— Vous n’avez rien à vous reprocher, vous étiez en état de légitime défense. »
La jeune femme s’approcha de lui, l’aida à retirer sa chemise et s’accroupit dans son dos pour examiner ses blessures. La douceur de ses mains le fit frissonner de la tête aux pieds : il n’en avait jamais connu de si légères et de si chaudes en même temps. Il avait l’impression que deux oiseaux s’étaient perchés sur ses épaules pour le ravir de leur chant silencieux.
« La plaie est profonde, dit Ellula. Elle pourrait s’infecter.
— J’connais un guérisseur qui arrangera ça. »
Ellula éprouvait d’étranges sensations à toucher la peau de cet homme. Autant son aspect granuleux, rugueux, la repoussait, autant son contact la troublait, l’envoûtait. Elle aspirait ses mains comme la terre aride absorbe l’eau.
« Je ne vous ai pas encore remercié de m’avoir sauvé la vie, murmura-t-elle, songeuse.
— Il avait pas l’intention de vous tuer.
— Je l’aurais fait moi-même s’il était parvenu à ses fins. »
Il tourna la tête en direction d’Ellula et lui adressa son plus beau sourire. Elle accepta de le regarder en face et discerna de la grandeur, de la noblesse sous la grossièreté de ses traits. Il avait changé depuis leur première rencontre sur la passerelle de la cuve, une douceur grave et profonde imprégnait ses yeux, quelque chose émergeait du chaos de son visage qui reléguait sa laideur au second plan. Elle garda les mains posées sur ses épaules. Ce contact prolongé l’emplissait d’une sérénité qui dispersait ses doutes et ses peurs.
« Nous devons remonter, vous continuez de saigner, chuchota-t-elle au bout d’un moment avec des nuances de regret dans la voix.
— C’est maintenant que j’vais réellement commencer à saigner ! » s’exclama Abzalon.
Elle se pencha sur lui et déposa un baiser furtif sur son cou. Son odeur forte ne l’incommoda pas. Il eut l’impression qu’une alviola venait de le piquer, de lui inoculer un venin délicieux.
« Venez ! » fit-elle en le prenant par la main et en l’aidant à se relever.
Après avoir marmonné ses invocations, Belladore posa les mains sur les blessures d’Abzalon. Elles ne lui procuraient pas le même effet que celles d’Ellula mais elles avaient l’incontestable mérite de le soulager.
« Kraer n’a pas reparu depuis un jour, fit le guérisseur. La majorité ne s’en plaint pas, mais ses hommes prétendent que sa disparition coïncide avec ton retour.
— Y a qu’à les laisser dire, intervint Lœllo, assis sur sa couchette. Ils finiront bien par se taire. »