« Ce serait une erreur que d’entamer avec les Kroptes une relation basée sur la domination, murmura le Taiseur. D’une part ils finiraient par oublier leur idéaux pacifiques pour défendre leur peau, d’autre part nous entrerions dans une spirale de violence qui risquerait de nous emporter nous-mêmes.

— Il n’y a pas d’autre façon de traiter avec eux, insista Torzill. Ces fanatiques religieux ne s’inclineront que par la force ! »

Par-dessus son épaule, le Taiseur lui lança un regard sévère.

« Tu oublies une chose, Torzill : nous sommes habitués à l’exil, à l’enfermement, à la privation, eux n’avaient jamais encore quitté le continent Sud.

— Et alors ?

— Alors, dans les situations instables, les repères se modifient, les morales les plus intransigeantes se désagrègent, les esprits les plus fermés s’entrouvrent. Ils ne nous accueilleront pas nécessairement avec hostilité, à la condition que nous nous comportions comme une société organisée et que nous expédions une ambassade restreinte chargée de nouer les premiers contacts.

— L’aro ne palabre pas avec le yonak, il se jette sur lui pour l’égorger ! »

L’expression du Taiseur se modifia, redevint ce masque dur et impénétrable qu’il n’avait jamais abaissé dans l’enceinte du pénitencier.

« Nous pousser à la guerre contre les Kroptes ne te vengera pas de ton infirmité, Torzill, lança-t-il d’un ton cassant, presque menaçant. Le petit moncle avait raison tout à l’heure : nous avons une occasion de repartir sur de nouvelles bases, ne la gâchons pas.

— Le problème, c’est de convaincre les autres et de décider du nombre d’hommes qui formeront la première ambassade, intervint Lœllo.

— À mon avis, quarante est le bon nombre : il est assez imposant pour créer un effet de masse, assez restreint pour ne pas déclencher une réaction de panique.

— Tout le monde va vouloir en être, avança Abzalon. Qui les choisira ? »

Du plat de la main, le Taiseur essaya de discipliner ses rares cheveux rebelles sur son crâne et sur son front.

« Quelqu’un qui sache manipuler les esprits, répondit-il.

— Quelqu’un comme toi, pas vrai ? »

Le Taiseur acquiesça d’un signe de tête.

« Une tête pensante n’est rien sans un bras puissant. J’ai besoin de toi, Ab, de la crainte que tu leur inspires.

— Tu paraissais plutôt en avoir peur chez les robes-noires. »

Le Taiseur s’avança vers la couchette sur laquelle était assis Abzalon et lui posa la main sur l’épaule.

« La violence n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, elle te sert ou te nuit. Tout à l’heure, elle te nuisait parce que tu en étais la première victime…

— Ce vieux taré de moncle voulait nous tuer, merde !

— Quand tu lui as arraché son flingue, ta violence te servait, Ab. Quand tu as voulu lui vider le crâne, ce sont tes propres fantômes que tu pourchassais. Tu as massacré plus de cent femmes à Vrana, et pourtant tu n’as pas réussi à éliminer celle qui t’a fait si mal, n’est-ce pas ?

— J’la connais pas !

— Bien sûr que non, elle se terre dans ton inconscient, comme un démon qui se serait installé dans ton cerveau et qui appuierait sur le levier de ta colère à chaque fois que tu croises quelqu’un qui lui ressemble.

— Le Qval… » commença Abzalon.

Il ne put en dire davantage, sa voix s’étrangla dans sa gorge, il se pencha vers l’avant, enfouit son visage dans ses mains.

« Qu’est-ce que t’en dis, Ab ? » demanda doucement le Taiseur.

Abzalon se redressa, un sourire timide sur les lèvres. Il saisit le foudroyeur et le brandit avec gravité, comme s’il levait l’une des innombrables reliques de la religion astaférienne.

« Si j’peux servir à quelque chose une fois dans ma vie, je suis ton homme. »

Rassembler et convaincre les cinq mille deks s’avéra une entreprise malaisée. Il fallut d’abord trouver un endroit assez grand pour les contenir tous. Lœllo suggéra les salles aux alvéoles, une proposition acceptée bien que le trajet fût parsemé d’embûches, de puits antigravitationnels, de RS volants, de coursives leurres qui ne donnaient sur nulle part. Ils durent ensuite réfléchir à un moyen de convoquer les autres et de s’assurer que la majorité d’entre eux participeraient à l’assemblée. Ils chargèrent de cette tâche leurs voisins de cabine, qu’ils promirent d’inclure dans la première ambassade. Lorsque les messagers se furent dispersés dans les différents niveaux, le Taiseur, Lœllo et Abzalon s’engagèrent dans le labyrinthe et se dirigèrent vers la salle aux alvéoles afin, selon le Taiseur, d’étudier la disposition des lieux, laissant Torzill seul avec son croquis, ses pointes de fourchette, ses pots d’encre, sa détresse et ses récriminations.

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