Des cris, des sifflets, des rires montèrent de l’assistance, des vagues houleuses agitèrent la mer et s’échouèrent au pied des alvéoles. L’enceinte métallique métamorphosait les clameurs en mugissements de tempête. Nerveux, Abzalon résista tant bien que mal à l’impulsion de tirer dans le tas. Il avait jadis assisté aux lynchages d’Astafériens ou de frères omniques orchestrés par les robes-noires du Moncle. Les multitudes en furie lui inspiraient de l’aversion. Il avait toujours ressenti la nécessité d’être seul pour traquer et décortiquer ses proies : à ses yeux, un rituel perdait toute signification dans l’anonymat de l’hystérie collective.

Les deks finirent par réintégrer leur place et le calme se rétablit peu à peu.

« Nous avons été trop longtemps privés de femmes pour ne pas saisir l’occasion », reprit le Taiseur.

Des approbations, des grognements ponctuèrent sa phrase, mais ne provoquèrent pas l’indescriptible charivari qui avait suivi son entrée en matière.

« Nous avons deux façons de procéder : la première, c’est de nous armer et de passer immédiatement dans l’autre partie du vaisseau. À la condition que nous disposions de combinaisons isothermes en quantité suffisante pour franchir tous ensemble les sas. Ensuite, nous massacrons les Kroptes et nous violons leurs femmes. »

Abzalon et Lœllo s’attendirent à un nouveau déferlement d’enthousiasme, mais ce furent de simples murmures, des bourdonnements de zihotes, qui se répandirent de bouche en bouche d’un coin à l’autre de la salle.

« C’est évidemment la solution la plus simple, poursuivit le Taiseur. Les Kroptes sont des êtres pacifiques, et nous, nous sommes les rescapés de Dœq, nous avons survécu à tous les combats, à toutes les saloperies, et même cette ordure d’Erman Flom n’a pas réussi à nous achever ! »

Un bref tollé souligna la prononciation du nom de l’ancien directeur du pénitencier.

« Cependant, en y réfléchissant d’un peu plus près, je me suis aperçu que cette victoire facile serait aussi la plus cuisante de nos défaites, ajouta le Taiseur. D’abord, les femmes kroptes ne nous pardonneraient jamais d’avoir massacré leurs maris, leurs enfants, de les avoir prises par la force. Elles exploiteraient nos moindres faiblesses, notre sommeil, notre abandon, pour se venger, nous égorger, nous empoisonner ou encore nous castrer. La suite de notre voyage se déroulerait dans un climat permanent de suspicion et de peur. Ensuite, nous plongerions dans une spirale infernale de violence et nous recréerions les mêmes conditions d’existence qu’à l’intérieur des murs de Dœq. Ceux qui auraient été privés de femme estimeraient juste d’être servis à leur tour et n’hésiteraient pas à tuer pour parvenir à leurs fins, de la même manière que nous nous sommes entre-tués à Dœq pour une couchette ou un morceau de rondat. Enfin, nous aurions manqué l’opportunité de nous libérer de notre passé et de nous engager dans une voie nouvelle. Hormis les victimes de l’injustice, et ceux-là n’avaient pas assez de rage pour survivre à Dœq, nous avons tous été condamnés pour des crimes. Moi-même je… »

Le Taiseur n’avait jamais parlé à quiconque des motifs de son incarcération, et il lui était visiblement pénible d’extraire l’aveu de sa gorge. Aucun bruit, pas même un chuchotement, pas même le ronronnement diffus du réacteur, ne troubla le silence irrespirable qui ensevelissait la salle aux alvéoles.

« J’ai eu un moment de folie au cours duquel j’ai égorgé toute la population d’un village des montagnes noires, hommes, femmes et enfants. Ils ne m’avaient rien fait, mais je sortais d’une solitude de vingt ans et je ne supportais plus de les entendre parler, rire et chanter. » Il tourna légèrement la tête et fixa Abzalon : « Je ne me supportais plus moi-même, je suppose, mais je n’ai pas eu le courage de me donner la mort et je me suis vengé sur la population de ce village. Le résultat, c’est que je n’ai pas encore fini de me vomir… »

Il n’était plus en cet instant le personnage énigmatique, inquiétant, qui avait traversé la vie pénitentiaire retranché dans ses secrets, mais un homme qui acceptait de partager l’horreur de son passé.

« La deuxième solution ? cria quelqu’un.

— Elle sera plus compliquée, plus longue, plus féconde également. Nous formons une ambassade de quarante unités, nous nouons un contact officiel avec les Kroptes, nous leur exposons nos problèmes et nous négocions avec eux une solution équitable.

— Conneries ! gronda Elaïm en se levant et en se tournant vers l’assemblée. Les Kroptes n’accepteront jamais de nous recevoir. Ils sont encore plus fanatiques que les robes-noires ! Ils méprisent les Estériens du Nord. Ils refuseront même d’ouvrir la bouche devant nous de peur d’être souillés. »

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