Dans un embrouillamini de conversations, un soir, Jacques avait lancé à sa sœur, qui se plaignait de ne pas avoir de vie, de ne jamais pouvoir s’arrêter, de n’avoir jamais une minute à elle, comme tout le monde, qu’on pourrait lui donner une pause en gardant ses enfants de temps en temps. J’ai le souvenir d’avoir ressenti une forte douleur à la poitrine en entendant sa proposition. Jacinthe, devenue mère par choix, au début de la quarantaine – elle trouvait absurde de gâcher sa jeunesse à élever des enfants avant ça –, avait désormais deux jeunes monstres à qui on n’interdisait jamais rien, qui n’avaient aucun respect des choses, des gens, qui n’avaient jamais attendu pour obtenir quoi que ce soit et qui ne voyaient pas l’utilité de se montrer agréables. Leur statut de dieux incontestés semblait les exempter des règlements et des conséquences qui allaient de pair avec leurs transgressions. Jacinthe n’a pas attendu qu’on confirme la faisabilité de l’affaire: elle s’est pointée, le mercredi suivant, avec un sac bien garni pour la longue soirée des petits. Pour elle: yoga chaud et petit souper avec ses amies dans un pub branché.
Même en l’absence du renouvellement de l’offre, elle s’est pointée tous les mercredis suivants, yoga ou pas,
Comme elle était sur la ligne de front quand j’ai lancé ma bombe Facebook, Jacinthe a cru sage de ne pas se pointer le premier mercredi. Sa mère lui avait sûrement enjoint, au nom du Dieu qui m’avait mariée, de ne pas laisser ses enfants à une hystérique qui sabotait les rencontres familiales. Les grands-parents ne les gardaient jamais, ils n’avaient plus la force de courir après eux et de les décrocher des rideaux. La semaine suivante, en se foutant royalement de l’état dans lequel je me trouvais, elle s’est pointée chez moi, à l’heure habituelle, juste avant le repas, bien sûr, avec son sac bien chargé pour les soirées qui s’étirent.
Elle a sonné plusieurs coups d’un doigt enragé, et fondu de bonheur en me voyant ouvrir.
«Ah! Mon Dieu! J’ai eu peur que tu sois pas là. Merci, mon Dieu! LES GARS, ARRÊTEZ DE COURIR PARTOUT, VENEZ ICI, MATANTE DIANE EST LÀ!
— Mais matante Diane est pas ben ben d’humeur à garder aujourd’hui. Avec la patience que j’ai, je risque plus de les étriper qu’autre chose.
— Tu dois quand même commencer à aller mieux, là?
— Non, pas vraiment.
— Pourtant, t’as l’air en forme.
— C’est trompeur.
— OK. Je comprends. Regarde: je fais mon cours, après je prends juste une petite entrée avec les filles, pis je reviens tout de suite. Je resterai même pas pour la soirée.
— Non, pas aujourd’hui, Jacinthe, désolée. Je serai pas capable. T’aurais dû appeler avant.
— Mais j’ai appelé cinquante fois! Tu répondais pas!
— Parce que j’ai pas envie de parler ni d’avoir de visite.
— Bon, OK, c’est plate, ça, c’est vraiment plate. Moi qui étais toute contente d’avoir enfin une soirée à moi, un peu de temps. Des fois, je me demande comment je fais pour pas virer folle. Je cours, je cours, du matin au soir… pis Georges qui est jamais là…
— Ben oui, je comprends, j’suis passée par là, j’ai eu trois enfants, moi. Sauf que j’avais pas de matante pour me les garder toutes les semaines, les miens. Personne s’est jamais offert…
— Je trouve ça vraiment plate que ce soient les enfants qui paient pour votre séparation. Pour eux autres aussi, c’est leur moment de la semaine.
— Mais va voir ton frère! Y est encore en vie, ton frère!»
Elle m’a fait une formidable face de bœuf qui la faisait ressembler à sa mère.
«Bon, pas le choix, on va sauter un autre cours. Avoir su, je me serais pas ruée aussi de bonne heure pour aller les chercher. Super! Pis moi qui ai rien pour souper… OK, LES GARS, ON S’EN VA, MATANTE FILE PAS!
— J’espère que tu vas te trouver quelqu’un de fiable pour garder.
— Quelqu’un de fiable…
— Oui, je pense que j’ai assez donné.
— T’es sérieuse? Tu nous