Il m’a tendu deux pantoufles différentes, l’une verte et blanche, l’autre brune, tricotées en bon «fortrel», comme disait ma grand-mère. Elles avaient la raideur caractéristique des fibres synthétiques. J’ai eu un petit coup de nostalgie.

«Merci beaucoup, vous me sauvez la vie. J’ai eu une drôle de journée, aujourd’hui.

— COMMENT?

— MERCI! J’AI EU UNE MAUVAISE JOURNÉE AUJOURD’HUI.

— Ah ben, j’ai une bonne nouvelle pour vous.

— Ah oui?

— La soupe est prête.

— Oh!

— Vous devez avoir faim si vous êtes perdue.»

Non, pas du tout, mais je ne voulais pas ruiner la seule bonne nouvelle de la journée. Il s’est dirigé vers la cuisine pour en revenir avec deux bols en bois et une louche, comme dans les contes pour enfants. Je n’ai pas osé le lui demander, mais j’aurais parié qu’il les avait lui-même gossés dans un arbre.

«Mettez-vous proche du feu pour vous réchauffer.»

Je lui ai obéi. Il ne pouvait rien m’arriver, ce pauvre homme à moitié sourd et à moitié aveugle marchait à pas de tortue. Même chaussée de pantoufles en fibre synthétique, je pourrais le semer en marchant. Avec une main plus sûre que je ne l’aurais cru, il a servi la soupe sans regarder, se fiant à l’odeur et à la chaleur. Et à l’habitude, j’imagine.

«Qu’est-ce que vous avez mis dans votre soupe?»

Il ne m’a pas entendue.

«Quin, ma petite madame.»

Il m’a tendu un bol et s’est assis sur une chaise, face au feu, à côté de moi. J’ai pensé «légumes de saison» en voyant flotter un morceau de panais et «petits animaux sauvages pris dans des pièges» pour ce qui semblait être de la viande.

«Vous vivez tout seul depuis longtemps?

— COMMENT?

— VOUS VIVEZ TOUT SEUL?

— J’suis trop vieux pour vous, ma petite madame, ha!

Pfff

— Je fais des blagues. Vous êtes pas petite.

— Ha!

— Je vis tout seul, mais Mariette vient en fin de journée.

— Tous les jours?

— C’est pour gagner son ciel. À l’a une couple d’affaires à se faire pardonner.

— Comme tout le monde.

— C’est ma sœur. Une petite jeunesse de quatre-vingt-deux ans. Une vraie force de la nature, c’est pas créyable.

— Vous avez quel âge, vous?

— Hein?

— VOUS AVEZ QUEL ÂGE?

— Y disent quatre-vingt-quatorze… mais je pense qu’y exagèrent.»

Si ce que «y» disaient était vrai, il avait vu passer la grande Dépression, la Deuxième Guerre mondiale, Elvis, la première télé, la chute du mur de Berlin, le drapeau du Québec et tout un tas de choses qu’on se félicite ou se désespère d’avoir inventées, dont la souffleuse à feuilles. Et combien des siens avait-il enterrés? Il se tenait pourtant là, tranquillement, comme n’importe quel homme, buvant sa soupe à même le bol, poussant avec ses doigts sur les légumes échoués au bord de ses lèvres pour qu’ils passent dans sa bouche. Je l’ai imité. Ce mélange de bouillon et de légumes trop cuits, à cheval entre la soupe et le potage, était étonnamment délicieux. S’il y avait de l’écureuil dedans, il était très bien cuit. Étrangement, mes malheurs n’avaient pas de prise sur moi dans cette maison, comme s’ils étaient restés dehors à m’attendre, en meute de loups affamés. Tout ce qui m’accablait jusqu’à l’étouffement l’instant d’avant me semblait tout à coup de la dernière importance. Je mangeais une bonne soupe, chaussée de vieilles pantoufles dépareillées.

«Je viens de perdre mon travail.

— Vous avez des enfants?

— Oui, mais y sont grands, y ont leur vie maintenant. Y a juste ma petite dernière qui étudie encore.

— Pas d’enfants?»

J’ai souri en lui montrant trois doigts.

«Sont en santé?

— OUI, SUPER!

— Bon, quand les enfants sont en santé…

— C’est vrai… J’AI PERDU MON TRAVAIL AUJOURD’HUI.»

Il a sorti de sa manche un mouchoir en tissu avec lequel il s’est d’abord essuyé la bouche, les yeux, puis mouché. Je me suis demandé si Mariette s’occupait de le laver de temps en temps. Sa couleur était plutôt inquiétante.

«Vous allez en trouver un autre. Vous êtes pas malade?

— NON.

— Quand on est en santé…

— MAIS ÇA PREND DES DIPLÔMES POUR TOUT FAIRE AUJOURD’HUI.

— Retournez à l’école, vous êtes toute jeune. Pis votre mari a toujours son travail, lui?

— Mon mari est parti.

— Hein?

— MON MARI EST PARTI.

— Parti où?

— Loin… loin loin…»

J’ai levé le bras et fait des vagues avec mes doigts pour mimer la distance.

«Y est mort?

— Non. Y EST EN PARFAITE SANTÉ. Peut-être trop, même.»

Et nous avons bu-mangé notre soupe en nous perdant dans nos pensées, jusqu’au fond du bol.

«Pour retourner sur la grand-route, faut rouler jusqu’au rang 7, tourner à droite, aller jusqu’au bout, là, vous prenez le chemin qui coupe devant l’église pis vous continuez jusqu’au panneau vert. L’église est encore là, mais c’est pus une église.

— DOMMAGE.

— Non! Bon débarras! J’ai jamais pu blairer ça, moi, des curés… pis regardez le banc qui est là, dans le fond. J’suis allé m’en quérir un quand y ont démantelé l’église. J’aurais ben mérité une rangée complète si j’avais compté tout l’argent que je leur ai donné.»

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