Quand il est parti, Chat de Poche est sorti de sa cachette pour venir se blottir dans mon cou. Il a mordillé ma boucle d’oreille avant de se replonger dans un sommeil lourd, plein de spasmes nerveux. Je me suis endormie avec lui, reconnaissante, après mille caresses réparatrices.
J’ai ouvert les yeux sur Claudine qui tenait un grand plateau de sushis au-dessus de moi, avec son sourire triste des pires journées.
«Enweille, on fête ta nouvelle vie. J’ai amené une bonne bouteille de solution temporaire.
— …
— Je sais, t’as pas le goût, mais ça va te faire du bien. Bouge pas, je m’occupe de tout!
— Claudine?
— Quoi, ma belle?
— J’ai perdu mon petit tremplin.
—
Ma coiffeuse avait pris du retard cette journée-là. Je me suis installée sur son divan Louis XVI pour faire semblant, comme d’habitude, de me chercher une nouvelle coupe, une nouvelle couleur dans l’une des nombreuses revues de mode qui s’entassaient dans un désordre rangé sur la table de desserte. Peu importaient les résolutions que je prenais dans ces moments de hardiesse qui précédaient la vue des ciseaux, elles s’évanouissaient, immanquablement, quand je posais les fesses sur la chaise de Sabrina. Mes prétentions à épouser la «tendance» ne résistaient jamais longtemps à l’appel de ma nature de femme plate qui se révélait jusque dans ma gestion du cheveu.
«Pis, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?
— Bof! Comme d’habitude.»
La cliente que Sabrina finissait de coiffer et qui l’avait mise en retard s’extasiait devant le dégradé de rose qui venait d’apparaître, après de nombreuses étapes de décoloration et de coloration, dans les dix derniers pouces de ses cheveux.
«C’est tellement ça que je voulais! Je capote! Mes amies vont être trop jalouses! Ma mère va venir te payer tantôt.»
Un peu plus loin, une dame ronde comme une bille consultait Ève, l’autre coiffeuse.
«J’ai envie de changement, je trouve que je fais dur. Penses-tu que ça m’allongerait un peu le visage de faire quelques mèches de couleur sur les côtés?
— T’as pas beaucoup de longueur pour ça. Faudrait peut-être jouer avec la coupe pour donner un effet allongeant.
— Mais ici, sur le dessus, si on mettait un peu de rouge? Ça ferait lumineux, non?»
Cette femme-là avait réussi, par autosuggestion, à se convaincre que des mèches de couleur lui feraient perdre quelques kilos. L’humain vit d’espoir, c’est l’un de ses plus grands talents. Les illusions dont il se gave lui permettent d’échapper, au moins pour un temps, à la cruelle réalité.
«Oui, ça pourrait être beau. Mais va falloir décolorer pour aller chercher la bonne teinte.
— Ça vaut la peine?
— Si tu veux avoir un beau rouge, on a pas vraiment le choix.
— Bon, ben
Elle riait de satisfaction, excitée à l’idée de la transformation qu’elle s’apprêtait à subir, confiant à quelques mèches décolorées le soin de lui requinquer le look et le moral. Ses petits doigts boudinés roulaient de plaisir dans les airs.
Dans le grand miroir du fond, je me suis aperçue. Moi, mon fond de tête blanc, ma pose de petite madame bien comme il faut. J’étais là pour l’illusion, comme les autres.
«Allô, Diane!
— Allô!
— Pis, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui?
— J’aimerais ça revenir à ma couleur naturelle.
— Tu trouves ça trop foncé?
— Non, ma vraie couleur naturelle.
— Je comprends pas.
— Blanc.
— T’es sérieuse?
— Oui.»
Elle m’a regardée dans le miroir pour essayer de comprendre ce qui se passait. Normal, les femmes essayent généralement de fuir leur âge, pas de s’y lancer à corps perdu. Elle ne me ferait pas de discours. Sabrina pose peu de questions, travaille vite et bien, ne me raconte pas sa vie.
«Je vais te faire des mèches blanches, le plus proche de ta couleur naturelle possible. Ça va te donner le temps de les voir venir. On refait des mèches aux deux ou trois mois. Dans deux ans, tu vas les avoir blancs, pleine longueur.
— J’aimerais mieux qu’on les coupe tout de suite.
— Couper comment?
— Une petite coupe au carré, à la hauteur du menton. Y vont être tout blancs plus vite, non?
— Je pense que ce serait écœurant. Mais je veux que tu me promettes que tu le regretteras pas.»
Elle a fait pivoter la chaise pour me regarder dans les yeux, les sourcils levés.
«Promis.
— J’ai une cliente qui est débarquée y a une couple de mois pour se faire couper les cheveux. À voulait la nouvelle petite coupe à la Jennifer Lawrence…
— Je sais pas c’est qui.
— Pas grave. La fille avait les cheveux dans le milieu du dos, pis à les voulait courts.
— Oh!
— J’y ai fait sa coupe, c’était écœurant, tout le monde capotait dans le salon quand est partie, on a pris des photos pis toute, sauf qu’est revenue une semaine plus tard… pour m’engueuler!
— Ben voyons!
— Ç’a l’air qu’à le regrettait, qu’à filait pas le jour où était venue pis que j’aurais dû l’empêcher de faire ça.
— Pauvre toi.
— Je vends pas des bébelles qui se remboursent, je recolle pas les cheveux coupés!
— Qu’est-ce que t’as fait?