Une fois la voiture garée dans l’entrée, j’ai éteint le moteur et suis restée assise derrière le volant. J’ai laissé la douleur monter doucement, comme une marée conduite sans urgence par le mouvement des astres. Elle pouvait venir, je n’avais plus la force de la fuir. J’ai ouvert la bouche pour laisser passer mes gémissements, mes cris, mes hurlements. Je me suis cramponnée au volant pour que mon corps tout entier se transforme en caisse de résonance et j’ai crié de toutes mes forces, et bien au-delà. J’ai crié comme on doit crier sous la torture, désespérément, pour tuer le mal de l’intérieur. Une fois mes poumons vidés, j’ai respiré à fond et recommencé en essayant d’aller plus loin, plus haut, plus fort. Je voulais que le pare-brise éclate, que la voiture explose. Quand j’ai senti que mes cordes vocales commençaient à faiblir, j’ai redoublé d’ardeur pour les tendre jusqu’à l’éclatement. Ma rage nourrissait ma rage, ma peine, insondable, coulait dans mon cou en filets baveux. Mes tripes finiraient par quitter mon corps comme un chapelet de saucisses. Je me purgerais jusqu’à ne lui laisser que la peau. Crever.
J’étais en bonne route pour une mort violente par autovidange quand j’ai senti une main se refermer sur mon bras.
«Diane! Diane!»
Le beau tatoué du chantier d’à côté était accroupi à côté de moi, la tête baissée pour me regarder par en dessous.
«OK, ça va, ça va…»
J’haletais comme si je venais de courir le marathon. Mon visage était couvert de larmes, de morve, de bave, de tout ce que les orifices sécrètent en état d’urgence. Au mouvement empâté de mes yeux et de ma bouche, je devinais l’enflure de mon visage. Les veines de mes tempes pulsaient au rythme de mon cœur affolé.
«OK, t’as mal à quèque part?»
J’ai balayé l’air, de gauche à droite. À part un gros mal de gorge et de tête, et un engourdissement des pieds, rien à déclarer.
«Veux-tu aller à l’hôpital?
— Non.
— À la clinique?
— Non.
— Veux-tu que j’appelle quelqu’un?
— Non.
— Penses-tu pouvoir sortir de l’auto?
— Non.
— OK, je m’en occupe. Veux-tu des Kleenex?»
Ça devait être pire que je le croyais.
«Oui.
— DES KLEENEX, S’IL VOUS PLAÎT! PAS D’AMBULANCE! JUSTE DES KLEENEX!»
Madame Nadaud est accourue avec une débarbouillette humide et une boîte de papiers-mouchoirs. Sa main libre tenait le col de sa petite veste. Elle m’a fait penser à ma mère, morte depuis si longtemps que j’avais perdu l’habitude de penser à elle dans les moments difficiles. J’ai dit «maman» tout bas, pour sentir l’effet de ce vieux mot dans ma bouche. L’envie de pleurer a jailli comme un geyser, de mes lointains trente ans. Je me suis mouchée très fort pour enterrer mes sanglots. Maman.
Malgré le carnage de mon visage, mon tatoué s’en est approché à quelques pouces. Je pouvais sentir la chaleur de son corps. Je ne m’étais pas rendu compte que j’étais complètement gelée.
«Aimerais-tu ça rentrer chez vous?»
J’ai jeté un œil à ma maison au-dessus de sa tête pour donner un ancrage à sa proposition. Ma maison était derrière lui, à des années-lumière de moi.
«Hum hum.
— OK, accroche-toi à mon cou, ma grande, je t’amène.
— Mais non…
— Mais oui, tu peux pas rester là.»
Avant même d’avoir eu le temps d’ajouter quoi que ce soit, son bras de béton s’était glissé sous mes jambes pour me soulever. Heureusement, je ne m’étais pas pissé dessus. Le jour de mon anéantissement total, je suis entrée chez moi comme une jeune mariée.
«Belles pantoufles.»
Il m’a déposée dans le fauteuil du salon et s’est agenouillé devant moi. Si ça ne m’avait pas rappelé la grande demande de Jacques, classique jusqu’au trognon, j’aurais trouvé ça mignon.
«Y a sûrement quelqu’un que t’aimerais appeler?»
— Pas tout de suite.
— Je pense pas que tu devrais rester toute seule.
— J’suis juste fatiguée, tellement fatiguée…
— C’est fatigant, les mauvaises nouvelles.
— Oui.
— OK. Faut que je retourne au chantier, mais j’suis juste à côté. Si ça va pas, fais-moi signe.
— J’ai juste à crier.»
Ses lèvres se sont retroussées pour laisser passer un petit rire. Il s’est avancé encore plus près et m’a prise dans ses bras, comme une vieille amie. Il m’a serrée contre lui très fort et tenue si longtemps que j’ai fini par fermer les yeux et poser ma tête sur son épaule, dans un abandon délicieux. Enfouis dans ses bras majestueux, mes malheurs se sont faits tout petits. Les miettes de mon âme éclatée se sont déposées une à une dans les replis de son cou, en amas de douleur à balayer. Mon corps buvait sa chaleur, son calme, sa douceur.
Si ce n’avait été de la femme tout en cheveux de flammes qui veillait au grain sous sa veste à carreaux, on se serait peut-être embrassés. Sa joue râpeuse a doucement longé la mienne avant de s’éloigner. Nos lèvres se sont presque touchées. J’ai pris tout ce qu’il pouvait m’offrir.