Je n’aurais pas rechigné à rester un peu, il devait avoir une formidable réserve d’histoires à conter. On aurait mis des heures, voire des jours, pour seulement faire le tour des photos encadrées.
«MERCI POUR TOUT.
— Reperdez-vous donc, une autre bonne fois, j’suis pas sorteux.
— VOUS AVEZ DES ENFANTS, VOUS?
— Oui.
— Y VIENNENT VOUS VOIR?»
Il a fait des vagues avec les doigts.
«JE VAIS VOUS RAPPORTER VOS PANTOUFLES.
— Non non, c’est un cadeau de Mariette. Ça y aurait fait plaisir. J’en ai un coffre ben plein.»
J’ai jeté un œil à mes pieds: j’avais étiré l’une des pantoufles pour y faire entrer mon pied et l’autre était si grande que je craignais de la perdre à chaque pas. Les couleurs étaient horribles, le matériau, rêche et inconfortable. Ça faisait des lustres qu’un cadeau ne m’avait pas autant émue.
C’est seulement une fois dans ma voiture que je me suis rendu compte que nous ne nous étions pas présentés. Qu’importe, au fond. Nos noms ne nous auraient rien appris de plus, sinon le goût de nos parents pour certaines sonorités plutôt que d’autres.
Je suis sortie de chez Adélard – il avait une tête d’Adélard – reposée, comme si je venais de faire une sieste. Une fois rendue à l’église, je me suis rangée pour appeler Claudine.
«C’est moi!
— Merde! Ça va? T’es où?
— Hum, dans une campagne quelconque, attends un peu, y a un panneau… non, ça le dit pas, en tout cas, je m’approche de l’autoroute.
— Qu’est-ce que tu fais?
— J’ai roulé un bon bout, je me suis perdue, j’ai dîné chez un vieux monsieur de quatre-vingt-quatorze ans…
— T’es allée sur Facebook?
— C’est quoi le rapport?
— Depuis quand?
— Depuis quand quoi?
— Que t’es pas allée sur Facebook?
— OK, t’es sérieuse avec ton Facebook? J’suis jamais retournée après ma bombe du printemps. Pourquoi tu me demandes ça?
— Merde…
— OK. Qu’est-ce qui se passe?
—
— Claudine…
— Appelle donc Jacques.
— On est pas encore le 23.
— Appelle-le quand même
— NON! CRACHE TOUT DE SUITE!
—
— ACCOUCHE!
— La pouffiasse est enceinte.»
Dans un réflexe insensé, j’ai regardé derrière moi pour évaluer les possibilités de revenir en arrière, de rembobiner les dernières minutes et de réintégrer le cocon douillet d’Adélard, suspendu dans le temps et l’espace. Mais j’en étais dans ma propre histoire comme Thelma et Louise quand elles comprennent qu’elles ont atteint le point de non-retour: j’allais devoir sauter et faire face à la musique,
«On peut allaiter avec des faux seins?
— Euh… sais-tu, je me suis jamais posé la question.
— Bah, j’suis sûre qu’on peut les enlever pis les remettre.
— Peut-être qu’y peuvent poser des sacs de lait au lieu des prothèses.
— Avec des mamelons-tétines.
— La pauvre conne a mis une photo de sa bedaine sur Facebook.
— Tu la suis sur Facebook?
— Tout le monde suit tout le monde sur plein de réseaux. Vous êtes trois ou quatre en Amérique du Nord à pas le savoir.
— J’oubliais.
— Es-tu en chemin?
— Hum hum.
— Comment tu te sens? Me semble que t’as l’air calme.
— Ça va.
En réalité, ça tempêtait si fort dans ma tête que je plissais les yeux pour me concentrer. L’autoroute était en vue, je pourrais rouler le plus loin possible vers le nord, abandonner mon auto sur le bord d’un chemin perdu et marcher jusqu’au prochain lac sans nom pour aller scruter le fond. Je me terrerais avec les grenouilles, dans le fond boueux, pour laisser passer l’hiver.
«Mes enfants vont avoir un frère ou une sœur…
— Ou les deux. Y a comme une épidémie de jumeaux ces temps-ci.
— La famille de mes propres enfants s’agrandit, mais pas la mienne. C’est comme si on avait pesé sur pause, mais que j’étais la seule à m’être arrêtée. J’suis figée dans le décor pis les autres continuent d’avancer.
— T’es pas sur pause, Diane, tu prends juste un autre chemin.
— J’étais censée prendre le même qu’eux.
— Je sais.
— J’ai l’impression qu’on faisait une belle promenade dans le bois pis que Jacques leur a dit “vite vite, on part de ce bord-là, votre mère nous verra pas”. Là j’suis dans le bois, toute seule…
— Je sais.
— Philippe est pas allé fonder une autre famille, lui.
— Non, mais mes enfants se cachent dans le bois une semaine sur deux. Pis je passe l’autre semaine à les chercher, même quand je les ai en pleine face.
— …
— Diane, t’as le droit d’être en crisse, mais fais pas de gaffe.
— Faut que j’arrête mettre de l’essence. J’suis en pantoufles.
—
— Longue histoire.
— Tu me rappelles tantôt?
— Oui, tantôt.
— Tu fais pas de connerie, là?
— J’ai laissé ma masse chez nous.
— Je t’aime, vieille branche.»
J’ai mis de l’essence, avalé un grand café eau-de-vaisselle et suis tout simplement revenue chez moi. Je ne voyais pas quoi faire d’autre.