Dans mes pires cauchemars, je me voyais assise au bout d’une grande table infiniment longue, vide, face à une dinde grosse comme un chameau, baignant dans son jus. À la télé, restée ouverte pour me tenir compagnie, Le miracle de la 34e Rue lançait ses couleurs délavées.

«OK. Je peux vous présenter plusieurs scénarios: a) «j’ai tout mon temps»; b) «je veux vendre, mais pas à n’importe quel prix»; c) scénario agressif: «faut que je lève les feutres au plus sacrant».

— On fait ça comment, un scénario «agressif»?

— J’ai une équipe qui vient faire du home staging, on affiche un prix une coche en dessous du marché pour faire sortir les offres pis peut-être même créer une surenchère, j’offre une bonne cote au courtier collaborateur. Ça peut se régler en une fin de semaine.

— Je fais quoi, moi, là-dedans?

— Rien. À part penser au déménagement.

— Ça me plaît.

— J’imagine que vous av… t’as commencé à regarder d’autres maisons?

— Non, je commence. J’ai eu ton nom hier, chez Sabrina.

— Beaux cheveux en passant.

— Merci.

— Je pourrais te trouver quelque chose assez rapidement.

— Je sais pas vraiment ce que je cherche.

— On peut te créer un profil d’acheteur avec des choses que tu sais peut-être déjà: le nombre de chambres que tu veux, le coin où t’aimerais t’installer, le prix…

— En ville.

— En ville?

— Dans Montcalm, y a des belles maisons qui sont à vendre…

— À Limoilou.

— Limoilou? C’est surtout des plex…

— Oui, un plex…»

Après une semaine de petits travaux légers pour réparer les trous dans les murs, faire quelques retouches çà et là et poser un garde-fou pour la terrasse, ma maison était impeccable. J’ai seulement supervisé les travaux faits dans le salon pour m’assurer que l’enveloppe maudite allait être emmurée vivante, qu’on n’allait pas tomber dessus par hasard. Elle pourrirait entre deux couches de Gyproc, étouffée dans la fange de ses ragots. Ce mur porteur ne serait abattu qu’avec la maison, à la fin des temps, dans la grande vague apocalyptique de la fonte des glaciers ou dans le brasier de l’enfer, dans tous les cas bien après ma mort.

L’équipe de stageuses a ensuite débarqué, sur talons aiguilles, pour «mettre en valeur les charmes de la maison». Au risque de parler de ce que je ne connais pas, je doute sincèrement qu’une vigne artificielle placée au-dessus d’un îlot de cuisine puisse convaincre qui que ce soit d’acheter une maison, la mienne comme une autre. Quand je les ai vues débarquer avec un panier de fruits en plastique et des tulipes en tissu, je suis allée voir ailleurs si j’y étais, non sans lancer une petite proposition avant de quitter.

«Si on faisait cuire des bons muffins pour la visite libre?

— …

— Pour l’odeur…

— …

— Oubliez ça, je disais ça de même.»

La formule agressive a presque trop bien marché. Stéphane m’annonçait, une semaine plus tard, que nous avions trois offres sur la table. Avec des muffins, nous en aurions eu une demi-douzaine.

«À quel moment veux-tu recevoir les offres?

— J’aurai jamais les nerfs assez solides pour ça.

— Je peux les recevoir pour toi pis aller te les présenter ensuite.

— À moins que…»

Stéphane détestait mon idée, mais je ne voulais pas me taper les regards dégoulinants de supplication des agents venus me convaincre que leur client avait «besoin» de ma maison qui était vraiment «un beau produit». Alors je me suis cachée dans le garde-manger, bien installée sur une chaise moelleuse pour ne pas faire de bruit.

La première agente est arrivée avec du retard: première prise.

«Allô mon beau Stéphane! Ça va? T’es de plus en plus beau, toi! Bon, tu vas voir, je t’amène une offre du tonnerre, tu porteras plus à terre, attends que je te déballe ça. Méchante bizarre pareille, ta cliente, à l’avait-tu peur que je la morde? (deuxième prise) En tout cas, mes clients sont ben énervés, y ont beaucoup aimé la maison, d’ailleurs je comprends pas (troisième prise), moi, les canadiennes, ça me fout le cafard (out!), et blablabla blablabla. Elle lui servait du «mon beau Stéphane» toutes les deux phrases, comme pour mettre du liant dans son discours décousu qui s’égarait entre les considérations techniques de la vente de la maison et les révélations non sollicitées sur sa vie personnelle. Nous ne la supportions pas depuis dix minutes que nous savions déjà à peu près tout de sa dernière séparation. Et elle venait de se faire poser un stérilet.

La deuxième était arrivée à pas de souris et parlait à voix basse. Je n’entendais pratiquement rien de ce qu’elle disait. En essayant de me rapprocher du trou de la serrure, j’ai accroché une série de pots de tomates cordés au sol.

«Ça bouge là-dedans.

— Non, c’est la tuyauterie.

— On dirait plus un petit animal.

— C’est une vieille maison, le bois travaille un peu avec le chauffage qui vient de repartir…

— Faut nous aviser si y a une infestation de quoi que ce soit.

— T’as ma parole, Carole, tout est beau.

— On peut-tu quand même ouvrir la porte pour vérifier?

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