— Je l’ai fait asseoir pour la calmer pis j’y ai montré comment les placer, avec de la mousse coiffante pis toute, pauvre fille, elle avait pas le tour pantoute de s’arranger, elle avait une espèce de galette aplatie su’a tête, c’était épouvantable, faut travailler ça, une coupe de même. J’y ai donné un pot de gel sculptant.
— T’es fine.
— Pis j’y ai dit de me laisser son calendrier de menstruations pour les prochaines fois.
—
— Tant mieux. OK, on se lance.»
Deux heures et demie plus tard, j’ai fait mon tout premier
«Connais-tu un bon agent immobilier? Un vrai bon, un gentil?»
Elle m’a pointé un porte-cartes qui traînait à côté de la caisse.
«C’est un ami à moi, super pro, super fin, pas le genre agent d’immeubles pour deux cennes.
— Merci. J’y dis que je te connais?
— Oui. C’est un ami de mon frère.
— J’en ai rencontré un la semaine passée, c’était l’horreur. Juste son odeur, j’étais pas capable.
— Tu vas voir, c’est une vraie soie. Maudit que ça te fait bien, cette tête-là! Je sais pas pourquoi on y a pas pensé avant!»
Ma coiffeuse fait dehors ce que ma psy fait dedans: elle m’aide à me trouver belle.
Quand la mère de la jeune fille aux mèches est arrivée, elle a eu une petite surprise.
«Comment ça? Quelle couleur?
— On y fait un beau dégradé de… tu savais pas?
— Dis-moi que tu me niaises.
—
— C’est quoi, la couleur?
— Rose.
— Un dégradé de rose?
— C’est la grosse mode.
— Pis ça coûte combien, la grosse mode?
— Assis-toi avant.
— Non non non, combien?
— Y a fallu faire une double décoloration, trois étapes de mèches…
— …
— Deux cent quarante-cinq dollars..
— QUOI? Ah ben calvaire! Elle a du front tout le tour de la tête! Comme si j’en chiais, de l’argent! Je me payerais jamais ça!»
La femme que j’avais devant moi, dans le miroir, avait de magnifiques mèches blanches payées avec l’argent de sa mise à pied. À contre-courant de la tendance au rajeunissement.
Elle n’avait pas l’air malheureuse.
Je tenais absolument à le voir arriver. On dira ce qu’on voudra des moines et du caractère peu fiable de leurs habits, je pense qu’une petite étude rapide de l’enveloppe donne une bonne idée du contenu.
Il s’est pointé à l’heure, ponctuel comme un détective privé, dans une Subaru Outback striée de boue sur les côtés. Sans le faire exprès, j’ai remarqué que ses roues n’étaient pas montées sur des Mags (Antoine m’avait déjà expliqué qu’un gars de char ne s’expose jamais – la voiture étant une extension de lui-même – sans Mags). Il portait un jeans foncé et un polo marine. Pas de veston ni de souliers vernis. Un look relax, même un peu trop à mon goût. J’avais l’air très habillée à côté de lui. Il était plus jeune que je m’y attendais. Fin trentaine, peut-être. Sourcils en broussaille. S’il avait laissé pousser ses cheveux, sa tête aurait été auréolée d’une couronne de moine.
«Bonjour! Madame Delaunais?
— Stéphane?
— Oui.
— On peut se tutoyer?»
Nous nous sommes installés dehors, sur des chaises bien sèches. J’avais besoin de savoir à qui j’avais affaire avant de le laisser poser son œil professionnel sur mon intérieur. J’avais fait la même chose avec mon dentiste.
Il a sorti une tablette de feuilles lignées et un crayon à mine HB, comme ceux que j’achetais aux enfants pour l’école. L’agent rencontré la semaine précédente m’avait étourdi avec ses présentations numériques et des logiciels de visites 3D, avant même qu’on ait décidé de travailler ensemble. Dès son premier «ma petite madame», j’aurais dû le foutre dehors. Celui-là, avec ses dents non blanchies et sa face de bon élève, me plaisait beaucoup. Il m’a regardée dans les yeux avec un air sérieux.
«Est-ce que je peux te poser une question indiscrète?
— Non.»
Il a postillonné en pouffant de rire. On s’en tiendrait à l’essentiel, ce serait bien suffisant.
«Pas de problème. Désolé.
— Je veux vendre la maison parce que je veux déménager. C’est tout.»
J’ai dû avoir l’air bête. Tant pis. Je n’avais aucune envie de lui raconter mes déboires conjugaux. Pas plus à lui qu’à qui que ce soit. Aux clients désireux de savoir pourquoi je vendais, il pourrait répondre ce que je venais de lui dire, qui était la stricte vérité: j’avais envie de déménager. Les raisons qui me motivaient à faire ce choix ne regardaient personne.
«Parfait. Êtes-vous pressée de vendre?
— Tu.
— Pardon. Es-tu pressée de vendre?
— Ça dépend de ce que ça veut dire.
— Est-ce que t’as une date idéale de départ?
— Je veux pas être ici à Noël.»