«Enfin, dit Voltaire, voici le dénouement de la plus grande partie de l’histoire hébraïque. C’est d’abord la destruction des dix tribus du royaume d’Israël, et bientôt ensuite la captivité des deux autres tribus; c’est à quoi se terminent tant de miracles faits en leur faveur. Les sages chrétiens voient, avec douleur, le désastre de leurs pères qui leur ont frayé le chemin du salut. Les sceptiques voient, avec une secrète joie, l’anéantissement de presque tout un peuple qu’ils regardent comme un vil ramas de superstitieux enclins à l’idolâtrie, débauchés, brigands, sanguinaires, imbéciles et impitoyables. Cette révolution nous offre un tableau nouveau, et de nouveaux personnages. Quels étaient ces peuples et ces rois d’Assyrie, qui viennent de si loin fondre sur le petit peuple qui avait habité près de la Célésyrie, de Dan jusqu’à Beer-Sçébah, dans un terrain d’environ cinquante lieues de long sur quinze de large, et qui espéra dominer sur l’Euphrate, sur la Méditerranée et sur la mer Rouge?»
Parmi les épisodes qui viennent jeter un peu de gaîté dans les annales de cette époque où la désolation des Juifs éclate, il faut citer, en premier lieu, l’histoire de Tobie, qui se rapporte à la captivité des Hébreux du royaume d’Israël.
Cette histoire ne se trouve ni dans le livre des Rois ni dans le livre des Chroniques; elle figure, à part, dans la catégorie des ouvrages que les Juifs déclarent, tout en les respectant, ne pas avoir été directement inspirés de Dieu. Par contre, les catholiques admettent le livre de Tobie, et le concile de Trente l’a déclaré canonique; cela suffit pour que nous lui donnions place — en résumé, du moins — dans cet examen général de l’Ancien Testament.
«Tobie, de la tribu de Nephtali, fut, du temps de Salmanazar, roi des Assyriens, emmené captif à Ninive.» Ceci est le début du livre de Tobie. On regrette vivement, en lisant cela, que le dit Salmanazar n’ait pas fait lever de bonnes cartes géographiques de ses Etats; car on a bien de la peine à débrouiller comment, étant roi de Ninive sur le Tigre, il avait pu passer par-dessus le royaume de Babylone pour aller enchaîner les habitants des bords du Jourdain, et conquérir jusqu’aux voisins de la mer d’Hyrcanie. C’est absolument comme si le Grand Turc, qui règne à Constantinople, allait, en sautant l’Autriche à pieds joints, lui et ses bachi-bouzoucks, faire prisonnière et ramener dans son empire la population du royaume de Prusse. Mais passons.
«Or, Tobie, quittant un jour Ninive, alla faire un voyage à Ragès, ville de Médie; et là, ayant vu que Gabélus, de sa tribu, était dans le besoin, il lui donna, contre une promesse écrite de remboursement, dix talents d’argent, pris sur les dons qu’il avait reçus du roi.» (1:15-17)
On s’étonne qu’un captif ait obtenu de telles sommes des libéralités du souverain qui gardait sa nation en esclavage; car dix talents d’argent ne représentent pas moins de quarante-cinq à cinquante mille francs de notre monnaie. C’est beaucoup assurément pour le mari d’une blanchisseuse; Anne, femme de Tobie, blanchissait la toile et faisait des raccommodages (2:13). On ne saurait trop admirer vraiment ce Tobie, qui s’en va à Ragès, à quatre cents lieues de Ninive, pour prêter ces cinquante mille francs au juif Gabélus, qui était extrêmement pauvre, et qui, selon toute probabilité, serait hors d’état de les lui rendre jamais! Cela est fort beau.