D’autre part, Dieu trouva le déluge nécessaire: pour empêcher les géants de continuer leurs exercices de magie, il allait noyer tout le monde, y compris les simples hommes qui souffraient des sorciers. Quant aux anges, qui étaient allés mener sur terre une vie de bâtons de chaise, ils réintégreraient le ciel et devraient rester bien sages désormais.
C’est, sans doute, depuis cette époque que les anges sont des êtres insexuels: le père Jéhovah, pour se garantir contre de nouvelles escapades, dut les obliger à déposer leur cautionnement, comme font les pachas à l’égard de tout monsieur postulant un emploi dans leur sérail. Les curés ont donc grand tort de supprimer cet épisode dans leurs manuels d’histoire sainte; on saurait au moins pourquoi les anges sont eunuques!
Est-il besoin d’ajouter que le pauvre bougre d’ange Azazel, oublié dans la caverne où Raphaël l’avait bouclé, fut, naturellement, noyé lors de l’universelle inondation?… Versons une larme sur son triste sort.
Allez donc dire, après cela, qu’il n’est pas providentiel que le livre d’Enoch ait été retrouvé!… En somme, il n’avait pas gêné les premiers chrétiens, puisque saint Jude le cite expressément: plusieurs Pères de l’Eglise ne se sont pas fait faute, à leur tour, d’en parler comme d’un livre très connu: Origène, que saint Jérôme appelait le maître des Eglises, invoqua son autorité; Tertullien accorde une grande vénération à cet ouvrage dans son Traité sur le paganisme. Le livre d’Enoch fut donc en honneur dans le catholicisme jusqu’au quatrième siècle. Plus tard, en réfléchissant qu’il consolidait les quatre ennuyeux premiers versets du chapitre 6 de la Genèse, les prêtres le firent disparaître; mais des fragments purent être conservés et ont été cités par Scaliger, Semler et Fabricius. Enfin, il faut remercier l’archevêque Laurence, qui traduisit la version éthiopienne rapportée par Jacques Bruce.
En voyant quelle idée les Juifs se faisaient des anges, nous constatons que les catholiques ont changé aujourd’hui tout cela, et pourtant ils déclarent que la nation israélite était le peuple de Dieu et ils ont adopté comme divinement inspirés leurs livres religieux.
Ainsi les Juifs classaient les anges en une hiérarchie de dix degrés:
1. les Kadoschim, ou très-saints;
2. les Ofamim ou rapides;
3. les Oralim, ou forts;
4. les Chasmalim, ou anges-flammes;
5. les Séraphim, ou anges-étincelles;
6. les Malachim, ou messagers;
7. les Elohim, ou divins;
8. les Ben-Elohim, ou enfants des dieux;
9. les Chérubim, ou anges-bœufs;
10. les Ychim, ou animés.
Mais le pape Grégoire I a été d’avis de répartir tout autrement les anges, et depuis lors, on a eu la division suivante, trois hiérarchies de trois chœurs chacune: première hiérarchie, composée des Séraphins, des Chérubins et des Trônes; deuxième hiérarchie, composée des Dominations, des Vertus et des Puissances; troisième hiérarchie, composée des Principautés, des Archanges et des simples Anges. On voit par là combien est grand le pouvoir d’un pape; avoir le droit de régler les rangs du ciel, ce n’est pas une bagatelle!…
Les prêtres catholiques ont donc affirmé à leurs benoîtes ouailles que les Juifs n’entendaient rien à leurs livres saints, ne comprenaient pas leur religion. Pensez un peu! ces imbéciles Juifs n’avaient jamais deviné que leur Isaïe, en apostrophant le roi de Babylone, leur ennemi, et en lui prédisant qu’un jour viendrait où sa puissance serait détruite, avait voulu parler, non pas de la future chute de ce roi, mais en réalité de l’antique révolte de Lucifer contre Dieu et de sa dégringolade et transformation en Satan. Fallait-il que les rabbins aient l’esprit bouché pour n’avoir pas su lire entre les lignes!…
Et, disent les tonsurés, il y a bien d’autres choses encore que les Israélites n’ont pas soupçonné dans leur Bible.
Par exemple, la Trinité. Essayez de faire comprendre à un Juif qu’il adore un dieu en trois personnes; vous perdrez votre temps, il vous rira au nez. Il vous répondra que, si papa Bon Dieu était triple, il l’aurait dit à Moïse, aux patriarches, aux prophètes. La Bible en main, il vous soutiendra que pas un mot n’y fait allusion à cette trinité, d’ailleurs incompréhensible, et qu’au contraire, d’un bout à l’autre, l’Écriture Sainte atteste la personnalité de Jéhovah comme essentiellement une et indivisible.
Devant ce manque de perspicacité, le théologien catholique sourit de pitié, hausse les épaules.
Les deux premiers versets de la Genèse lui suffisent pour démontrer que la trinité divine a existé de tout temps, tellement c’est clair! Il les cite triomphalement, ces deux premiers versets:
«1. Dans le commencement, Elohim fit le ciel et la terre;
2. Or, la terre était tohu-bohu, les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et le vent de Dieu courait sur les eaux.»