Mais, ce qu’il importe de noter, c’est que la tradition juive recueillie par Strabon sur les lieux mêmes, si elle est en contradiction avec le récit biblique du chapitre 19, ne surprend aucunement lorsqu’on se reporte au chapitre 14 de la même Genèse, verset 10:
Les savants ont beau jeu, on le voit, pour dire que le divin pigeon, ici encore, a mystifié dans les grands prix l’écrivain sacré. Toute la nature, en cet immense désert, atteste un cataclysme qui devait se produire fatalement, s’il est vrai que des hommes aient eu l’imprudence de s’y établir. Ainsi, la Mer Morte, qui reçoit le Jourdain et les rivières descendant des montagnes environnantes, n’est pas plus importante que le lac de Genève; elle a, exactement comme le Léman, 76 kilomètres de longueur, et sa plus grande largeur est de 15 kilomètres. Or, tandis que le Rhône traverse le lac de Genève, le Jourdain et les diverses rivières sont absorbés par la Mit Morte. On a calculé que le Jourdain, à lui seul, apporte à la Mer Morte six millions de tonnes par jour: il faut donc que cette masse énorme d’eau s’évapore journellement; car il n’est pas possible de supposer un écoulement, à raison du niveau du lac, qui est de 394 mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, et d’autre part le maximum de profondeur est de 399 mètres. En effet, l’air chaud et sec de cette dépression, unique dans son genre (793 mètres), peut absorber des quantités énormes de vapeurs d’eau. Les couches marneuses du voisinage, les masses d’asphalte qui sont partout, la fréquence des tremblements de terre, le sol essentiellement volcanique, tout prouve un pays de tout temps inhabitable.
Si l’on tient absolument à croire le pigeon incapable de s’être moqué de l’écrivain de la Genèse, si l’on veut admettre quand même comme véridique l’histoire de la pluie de feu tombée du ciel pour détruire des êtres humains, coupables ici de pédérastie et là de saphisme, il faut alors dire que Jéhovah-Schaddaï, quoique éternel, n’en est pas moins un tantinet normand. En effet, déclarant à Noé que sa clémence s’abstiendrait désormais d’exterminer les hommes, il avait solennellement juré, la main sur l’arc-en-ciel, de ne plus recommencer le déluge. Faire serment de renoncer aux noyades, et remplacer ensuite le déluge d’eau par des averses de feu, c’est, pour un dieu, être passablement ficelle!…
En outre, la Bible nous raconte qu’une ville fut épargnée à la prière de Loth, et que cette ville est celle qui dès lors a été appelée Tsohar. — Eh bien, qui connaît donc Tsohar? où est-elle, cette ville? Puisque tous les historiens ont ignoré l’existence de Tsohar, cette veinarde cité n’aurait-elle pas eu jusqu’au bout la chance de plaire, et papa Bon Dieu l’aurait-il détruite au siècle suivant?… Le fait est qu’il n’est pas plus resté de traces de Tsohar que de Sodome et de Gomorrhe. Quand des hommes se sont risqués à venir demeurer aux bords de la Mer Morte, ce ne fut jamais que pour y faire un bref séjour, dans des habitations construites à titre provisoire, uniquement pour recueillir du sel, de l’asphalte, du chlorure de magnésium et une certaine huile minérale qui surnage en certains endroits du lac et dont on fit usage autrefois en médecine; après quoi, on s’empressait de déguerpir de cette région insalubre où la végétation est presque nulle et où l’on ne trouve même pas de l’eau potable.
Enfin, croyons à Tsohar pour le quart d’heure, et voyons la suite de l’extraordinaire Genèse. L’auteur sacré vient de nous montrer que Loth, n’étant pas pédéraste, a été sauvé de la catastrophe, ainsi que ses filles, vertueuses pucelles; le même auteur va nous montrer immédiatement les beaux exemples de vertu donnés par cette sainte famille. Le nouvel épisode biblique ne contient pas un mot de réprobation à l’adresse des trois échappés de Sodome. Le divin pigeon a une spécialité: il narre les plus répugnantes obscénités comme si rien au monde n’était plus simple; l’inceste, sous la plume de l’auteur sacré, semble une pratique tout à fait ordinaire.
Le lecteur excusera cette citation encore; elle est nécessaire; il la faut textuelle, pour faire bien connaître ce qu’est l’Ecriture Sainte, le livre religieux par excellence, l’auguste base du dogme et de la foi.