Les critiques font remarquer qu’Abraham, qui avait supplié Dieu d’épargner les habitants de Sodome et de Gomorrhe, qui étaient pour lui des étrangers, n’adressa pas la moindre prière en faveur de son propre fils. Ils accusent aussi le patriarche d’un nouveau mensonge, quand il dit aux deux valets: Nous ne ferons qu’aller, mon fils et moi, et nous reviendrons. Puisqu’il allait sur la montagne tout exprès pour égorger et brûler Isaac, il ne pouvait avoir l’intention de revenir avec lui. Ce mensonge était le fait d’un barbare, si les autres avaient été les mensonges d’un cupide proxénète prostituant sa femme pour de l’argent.
D’autre part, ce n’est pas sans surprise qu’on voit Abraham, vieillard de cent ans, couper lui-même le bois d’un bûcher avant de se mettre en route: il faut, pour brûler un corps, au moins une grande charrette de bois sec; un peu de bois vert ne saurait suffire. Sans doute, tout ce bois tut porté d’abord par l’âne et les deux serviteurs. En tout cas, s’il n’y avait en tout que la charge d’un âne, on s’étonne qu’Isaac, qui n’avait pas encore treize ans, pût la porter à son tour.
On dit aussi que le réchaud, dont se munit Abraham pour allumer le feu, ne pouvait guère contenir que quelques charbons, et qu’ils ont dû être éteints avant d’arriver au lieu du sacrifice, puisqu’au moment où le patriarche et son fils se séparèrent des deux valets, le mont Moriah ne s’apercevait encore qu’au loin.
Enfin, on a observé que ce fameux mont Moriah, montagne sur laquelle fût bâti plus tard le temple de Jérusalem, n’est qu’un rocher pelé, d’une aridité légendaire; jamais le moindre arbuste n’y a poussé, et toute la campagne des environs de Jérusalem a toujours été remplie de cailloux, si bien qu’il fallut dans tous les temps y faire venir le bois de très loin.
Néanmoins, ces diverses objections n’empêchent pas que Dieu n’ait éprouvé la foi d’Abraham, et que ce patriarche n’ait mérité la bénédiction de Dieu par son obéissance. Nous verrons, dans la suite, Jephté immoler sa fille, sans qu’aucun ange vienne interrompre le sacrifice; il est vrai que Jephté ne vivait pas de proxénétisme et n’était pas un saint.
Le chapitre 23 nous apprend que Sara mourut à l’âge de cent vingt-sept ans, à Hébron, au pays de Canaan. Abraham, ayant par conséquent à l’enterrer, acheta une certaine caverne dite de Macpéla, qui appartenait à un sieur Héphron; celui-ci la lui fit payer fort cher.
«Héphron dit à Abraham: La terre que tu demandes vaut quatre cents sicles d’argent; c’est le prix entre toi et moi; ensevelis donc ta morte. — Et Abraham, ayant entendu cela, pesa l’argent qu’Héphron lui demandait et lui paya quatre cents sicles de monnaie courante publique.» (23:15-16)
On a évalué que le sicle d’argent équivaut à dix francs de notre monnaie d’aujourd’hui. Abraham aurait donc payé 4, 000 francs le terrain d’une caverne dans un pays absolument stérile qui fait partie du désert dont la Mer Morte est entourée; c’est plus cher qu’une concession à perpétuité au cimetière Montparnasse, en plein Paris! Un autre sujet d’étonnement, c’est qu’il ressort de cela qu’Abraham, quoique grand seigneur, ne possédait pas un pouce de terre à lui; comment, avec toutes ses richesses, n’avait-il jamais acquis le moindre terrain nulle part?… Enfin, les critiques ont fait remarquer qu’il est étrange de voir la Genèse parler de monnaie publique courante, au temps d’Abraham: non seulement il n’y avait point alors de monnaie dans Canaan; mais jamais les Juifs n’ont frappé de monnaie à leur coin! Faut-il donc entendre par là que les quatre cents sicles en question signifient simplement la valeur de cette somme selon l’appréciation de l’auteur de la Genèse? Cette hypothèse ne résoudrait pas davantage la difficulté, attendu qu’on ne connaissait pas de monnaie non plus au temps où Moïse, prétendu auteur du Pentateuque, était censé écrire.
Nous voyons, au chapitre 25, qu’Abraham se consola de la mort de Sara en prenant une autre femme, nommé Cétura; le patriarche avait donc cent quarante ans, au moins. Or, nous avons vu que Sara elle-même l’avait déclaré, lorsqu’il était dans sa centième année, beaucoup trop vieux pour engendrer, et qu’il fallut un miracle du ciel pour le rendre père d’un fils légitime. Eh bien, avec Cétura, sans aucune intervention divine, Abraham eut encore six fils: Zamran, Jecsan, Médan, Madian, Jesboc et Sué. Enfin, le patriarche chéri de Jéhovah-Sehaddaï cassa sa pipe, par un beau soir de sa cent soixante-quinzième année, léguant tout ce qu’il possédait à Isaac, sauf quelques présents à ses autres enfants. Et il fut enterré auprès de Sara, dans la caverne de Macpéla.
6. Une famille vouée à la multiplication