Nous ne nous arrêterons pas à discuter la bizarrerie de celte chicane, à une époque où il n’y avait pas encore de droit d’aînesse, puisqu’il n’existait aucune loi positive; ce n’est que très longtemps après, dans le Deutéronome, que l’on voit instituer ce droit, le législateur déclarant que l’aîné aura une double portion. Mais il est surtout intéressant de faire remarquer, avec les philosophes, à quel point la conduite de Jacob fut indigne: c’est d’après le texte sacré même qu’Esaü périssait de faim et que Jacob, abusant de l’état où se trouvait son frère, est sans excuse; la Bible n’a pas un mot pour le justifier. D’ailleurs, le nom de Jacob signifie «celui qui supplante». Il semble, en effet, bien mériter ce nom, puisqu’il supplanta toujours Esaü. Il ne se contente pas de lui vendre ses lentilles si chèrement; comme un brigand qui fait signer à sa victime une demande de rançon, il arrache à son frère le serment de renonciation à ses droits; il le ruine pour une écuelle de purée sans aucune valeur; et ce n’est pas le seul tort qu’il lui fera. Eh bien, ce marché où l’affamé est cyniquement exploité et dupé, cette transaction caduque par elle-même, cette renonciation extorquée que n’importe quel tribunal aurait déclaré nulle, le seigneur Jéhovah, prétendu dieu de justice, protecteur des faibles, vengeur des opprimés, a ratifié tout cela, a agréé Jacob comme légitime propriétaire de ces fameux droits de primogéniture, et la dépossession d’Esaü a été reconnue par Dieu régulière et valable à jamais.

Quelque temps après, Isaac se montra le digne fils d’Abraham. Une grande famine étant survenue, Isaac se rendit à Gérare, où régnait toujours Abimélec, que la Genèse appelle tout-à-coup roi des Philistins. Dieu aurait pu donner du pain à Isaac, pour lui et sa famille; mais non, il préféra le favoriser d’une vision, dans laquelle il lui tint un discours exactement semblable à ceux dont il régalait Abraham: Je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel, je donnerai à ta postérité toutes les terres, et toutes les nations de la terre seront bénies en ta semence (air connu). Isaac demeura donc à Gérare, et quand les gens du pays l’interrogeaient sur Rébecca, il répondait: C’est ma sœur (26: 1-7).

«Or, un jour, Abimélec, roi des Philistins, regardait par sa fenêtre, et, à sa grande surprise, il vit qu’Isaac caressait Rébecca. — Alors, il fît venir auprès de lui Isaac, et il lui dit: Il est certain, je l’ai vu, que cette femme est ton épouse; alors, pourquoi as-tu dit à tous qu’elle est ta sœur? Et Isaac répondit: J’ai eu peur qu’on ne me tuât à cause de sa beauté. — Et Abimélec s’écria: Que nous as-tu fait là? Il s’en est fallu de peu que quelqu’un de mon peuple n’ait couché avec ta femme, et tu nous aurais attiré ainsi un grand péché! — Abimélec fit donc une ordonnance, édictée pour tout le peuple et portant ceci: Quiconque touchera Isaac ou sa femme sera puni de mort.» (26:8-11)

Abimélec, on le voit, se souvenait du miracle des femmes cousues, bien qu’il y eut déjà plus de quatre-vingts ans écoulés depuis l’aventure de Sara. D’autre part, ce qui est assez singulier, c’est que la Bible nous représente toujours les Philistins comme adorant un autre dieu que celui d’Abraham et d’ Isaac, et pourtant voici que leur roi, idolâtre, reconnaît constamment la divinité le Jéhovah. Quel imbroglio!

«Or, au pays de Gérare, Isaac sema dans la terre, et il recueillit cette année-là le centuple de ce qu’il avait semé.» (26:12)

C’est déjà fort qu’ Isaac ait pu semer dans un pays où il ne possédait pas un pouce de terrain; mais, en ne perdant pas de vue que le pays de Gérare est un désert où il n’y a que du sable, on est émerveillé davantage; et c’est une récolte de cent pour un qui sort de ce sable! Les plus fertiles terres du monde ont rarement produit vingt-cinq pour un. Isaac avait de la chance!…

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