Dans ce chapitre et dans le précédent, les critiques signalent deux versets, qui permettent de dire que les cinq premiers livres de la Bible sont mensongèrement attribués à Moïse. Ainsi, il est dit au verset 19 du chapitre 35: «Rachel fut ensevelie sur la route qui mène à Ephrata, aujourd’hui Bethléem.» Or, la ville dont il s’agit ne pouvait s’appeler Ephrata, au temps où Moïse est censé écrire, attendu que cette dénomination est indiquée plus loin comme ayant été fixée par un certain Caleb, qui avait pour femme une certaine Ephrata; ce Caleb donna le nom de sa femme à la bourgade alors naissante; et Caleb était contemporain de Josué, successeur de Moïse. A plus forte raison Moïse ne pouvait-il citer le nom de Bethléem, qui remplaça, plusieurs siècles après, le nom d’Ephrata. Au verset 31 du chapitre 36, le véritable écrivain de la Genèse se trahit plus maladroitement encore; ce verset, qui suit une nomenclature de descendants d’Esaü, est ainsi conçu: «Ce sont là les rois qui ont régné au pays d’Edom, avant que les enfants d’Israël eussent un roi.» Il est évident que ces lignes ne peuvent avoir été écrites que postérieurement à la première royauté juive, c’est-à-dire après Saül. Si, dans une histoire d’une nation d’Europe, on trouvait, par exemple ceci: «Ces princes gouvernèrent diverses principautés d’Allemagne, bien avant que la France fût en République, sous le régime d’une assemblée parlementaire nommée Convention», on serait unanime à déclarer que le livre a forcément été écrit pendant ou après la Convention, mais non avant la première République française.

Arrivons à l’histoire de Joseph, dont les débuts font l’objet du chapitre 37 de la Genèse.

De tous ses enfants, celui que Jacob chérissait le plus était Joseph, à qui il avait octroyé une très belle robe à rayures de couleurs vives. Joseph, qui a laissé une réputation de devin de songes et qui aurait rendu des points aux somnambules les plus extra-lucides, entra de bonne heure dans cette carrière; à dix-sept ans, il étonnait déjà sa famille. Par malheur pour lui, il racontait naïvement ses propres songes, et ses songes étaient en général de nature à le rehausser lui-même et à humilier ses onze frères. Un jour, il avait rêvé que, tandis qu’on liait des gerbes dans un champ, sa gerbe s’était levée et tenue debout, et qu’alors les gerbes de ses frères s’étaient prosternées devant la sienne. Un autre jour, c’était le soleil, la lune et onze étoiles qui étaient venus lui faire de profondes révérences pendant son sommeil.

Cette manie ayant fini par agacer neuf de ses frères, ceux-ci prirent Joseph à tic. Or, un matin, Jacob l’ayant envoyé rejoindre ses frères, qui faisaient paître leurs troupeaux dans la campagne de Dothaïn, neuf de ses frères, le voyant venir, conspirèrent de le tuer. Ruben s’opposa au meurtre; mais Joseph, ayant été dépouillé de sa belle robe, fut descendu dans un vieux puits desséché.

Sur ces entrefaites, passèrent des marchands; l’auteur sacré les qualifie tantôt d’ismaëlites et tantôt de madianites, ce qui n’est pas la même chose; mais passons. Alors, Juda, pris de remords à la pensée que le jeune homme risquait fort de mourir de faim au fond du puits, proposa à ses frères une petite opération commerciale dont Joseph serait la marchandise; c’était du même coup faire une affaire et de la philanthropie.

Tope-là! Les ismaélites ou madianites achetèrent l’adolescent pour vingt pièces d’argent; ce qui n’était vraiment pas cher. On retira Joseph de son puits, et les marchands en prirent livraison pour l’emmener avec eux dans des pays lointains.

Or, Ruben et Benjamin étaient les seuls qui n’avaient pas participé à ce trafic; Benjamin qui était encore très jeune, demeurait à la maison. Quant à Ruben, il s’était éloigné de ses frères, — l’auteur sacré ne dit pas pourquoi, — après la descente de Joseph dans le puits, et il s’était trouvé absent, lors de la négociation avec les marchands nomades; selon la Bible, Ruben avait même eu la secrète intention de venir retirer Joseph du puits et de le ramener à leur père. Il fut donc fort chagrin de trouver le puits vide; il courut à ses frères et leur dit: «L’enfant n’est plus dans le puits, et moi, moi, où irai-je?…» Les autres, malins et hypocrites comme de vieux sacristains, teignirent du sang d’un bouc la belle robe bigarrée de l’infortunée, et ils l’envoyèrent à Jacob, avec ce message:

«Voici ce que nous avons trouvé; cela nous parait être la robe de Joseph; reconnais si c’est bien ça.»

Jacob s’écria:

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