La femme m’a bloqué le passage. Et comme elle était physiquement imposante, je n’ai pas pu regarder la façade de la maison. Elle a froncé les sourcils. Après ses chiens, c’était moi qui à présent l’excédais.
— Cette maison appartenait à mes ancêtres, ai-je repris, c’est là qu’ils habitaient pendant la guerre. Les Rabinovitch, ça vous dit quelque chose ?
Son visage est parti en arrière, elle m’a regardée avec une moue, comme si je venais de lui mettre une mauvaise odeur sous le nez.
— Attendez ici, a-t-elle dit en refermant le portail.
Les bergers allemands se sont mis à aboyer très fort. Et d’autres chiens du quartier ont répondu. Tous semblaient prévenir le voisinage de notre présence dans le village. Je suis restée sous la pluie longtemps, comme sous une douche froide. Mais j’étais prête à beaucoup pour voir le jardin que Nachman avait planté, le puits que Jacques avait construit avec son grand-père, chaque pierre de cette maison qui avait vu les jours heureux de la famille Rabinovitch avant leur disparition. Au bout d’un certain temps, j’ai entendu ses pas de nouveau sur les graviers, puis elle rouvrit le portail, j’ai compris alors qu’elle me faisait penser à Marine Le Pen, elle tenait un grand parapluie à fleurs, incongru, qui me cachait la vue, je devinais quelqu’un d’autre derrière elle, un homme, qui portait des bottes en plastique vertes de chasseur.
— Vous voulez quoi exactement ? me dit-elle.
— Juste… visiter… notre famille habitait là…
Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase que l’homme derrière s’est adressé à moi, je me suis demandé si c’était son père ou son mari.
— Oh oh, on vient pas chez les gens comme ça ! On a acheté cette maison il y a vingt ans, nous sommes chez nous ici ! m’a-t-il craché avec méchanceté. La prochaine fois il faut prendre rendez-vous, dit le vieux monsieur. Sabine, ferme la porte. Au revoir madame.
Et Sabine m’a claqué le portail au nez. Je suis restée sans bouger, un grand sentiment de tristesse s’est abattu sur moi, si fort que je me suis mise à pleurer. Cela ne se voyait pas, à cause de la pluie qui dégoulinait déjà sur mon visage.
Ma mère s’est calée dans le siège de sa voiture et elle a regardé droit devant elle avec détermination.
— On va aller interroger les autres voisins, m’a-t-elle annoncé. On va retrouver ceux qui nous ont volés, a-t-elle ajouté.
— Volés ?
— Oui, ceux qui ont pris les meubles, les cadres et tout le reste ! Ils doivent bien être quelque part !
Sur ces mots, ma mère a ouvert la fenêtre pour allumer une cigarette mais le briquet s’éteignait chaque fois à cause de la pluie battante.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Il nous reste ces deux maisons qui ont l’air habitées.
— Oui, dit-elle songeuse.
— On commence par laquelle ?
— Allons à la numéro 1, a dit ma mère, qui avait calculé que c’était la maison la plus éloignée de la voiture – qui lui permettrait donc de fumer sa cigarette sur le chemin.
Nous avons attendu quelques instants pour reprendre nos forces et nos esprits, puis nous sommes sorties ensemble de la voiture.
Au numéro 1, une femme est apparue devant la maison, aimable, elle paraissait 70 ans, mais sans doute faisait-elle plus jeune que son âge. Elle était teinte en roux et portait un perfecto en cuir ainsi qu’un bandana rouge autour du cou.
— Bonjour madame, pardon de vous déranger, nous sommes à la recherche des souvenirs de notre famille. Ils ont vécu dans cette rue, au numéro 9, jusqu’à la guerre. Peut-être que cela vous évoque…
— Vous dites pendant la guerre ?
— Ils ont vécu aux Forges jusqu’à l’année 1942.
— La famille Rabinovitch ? a-t-elle demandé d’une voix éraillée, une voix de fumeuse grave et profonde.
Cela nous a fait une impression bizarre, que cette femme prononce le nom Rabinovitch, comme si elle les avait croisés le matin même.
— Tout à fait, a dit ma mère. Vous vous souvenez d’eux ?
— Très bien, a-t-elle répondu avec une simplicité déconcertante.
— Écoutez, a dit Lélia, ça ne vous dérange pas qu’on rentre chez vous, cinq minutes, pour parler ?
La femme a semblé soudain hésitante.
De toute évidence, elle n’avait pas envie de nous faire entrer dans sa maison. Mais quelque chose lui interdisait de nous refuser l’entrée, à nous, les descendantes des Rabinovitch. Elle nous a demandé d’attendre au salon, et surtout, de ne pas nous asseoir sur son canapé avec nos manteaux trempés.
— Je vais prévenir mon mari, a-t-elle dit.
J’ai profité de son absence pour jeter mes yeux un peu partout. Nous avons sursauté parce que la femme est revenue très vite, avec des serviettes-éponges.
— Si ça vous ennuie pas, c’est pour protéger le canapé, je vais faire du thé, a-t-elle dit en repartant dans la cuisine.
La femme tenait un plateau de tasses fumantes dans les mains, un service en porcelaine à l’anglaise avec des fleurs roses et bleues.
— J’ai les mêmes chez moi, a dit Lélia, ce qui a fait plaisir à la femme. Ma mère a toujours su, instinctivement, s’attirer la sympathie des gens.