— Il vivait ici, au village, mais il travaillait à Évreux. À la préfecture donc. Je ne sais pas dans quel service, il n’avait pas un poste important je crois, mais il avait accès à des informations. Et dès qu’il pouvait aider les gens, les prévenir, eh bien il s’organisait. Un gars très bien.

— Il est toujours en vie ?

— Oh non. Il a été dénoncé, dit la femme les larmes aux yeux. Il est mort pendant la guerre.

— Il est tombé dans un piège, a précisé son mari. Deux miliciens sont allés le voir en disant : « Il paraît que vous savez faire passer des gens en Angleterre, on est recherchés par la police, aidez-nous. » Alors il leur a donné rendez-vous pour les sauver – sauf qu’au rendez-vous, les Allemands l’attendaient pour l’arrêter.

— Vous savez en quelle année c’était ?

— Je dirais en 1944. Il a été dirigé vers Compiègne, puis au camp de Mauthausen. Il est mort prisonnier en Allemagne.

— Après la guerre, comment l’institutrice a réagi ?

La femme a baissé les yeux, elle s’est mise à parler tout doucement.

— C’était notre institutrice et nous l’aimions beaucoup, vous comprenez. Après guerre on ne parlait que de ça au village. Des dénonciations, de tout ce qui s’était passé. Et puis après, tout le monde a décidé qu’il fallait passer à autre chose. Notre institutrice aussi. Mais elle ne s’est jamais remariée.

Sa voix est devenue tremblante et ses yeux se sont mouillés de larmes.

— Je voudrais simplement vous poser une dernière question, ai-je tenté. Vous pensez qu’il existe encore des gens dans le village qui auraient connu les Rabinovitch ? Des gens qui pourraient nous en parler ? Qui auraient des souvenirs ?

La femme et l’homme se sont regardés, comme pour s’interroger l’un l’autre. Ils savaient bien plus de choses qu’ils ne voulaient nous le dire.

— Si, a dit la femme qui séchait ses larmes. Je pense à quelque chose.

— À quoi ? a demandé son mari, inquiet.

— Les François.

— Ah mais bien sûr, les François, a répété son mari.

— La mère de Mme François était femme de ménage chez les Rabinovitch.

— Ah bon ? Vous pouvez nous dire où elle habite ?

Le monsieur a pris un bloc-notes et y a noté l’adresse. En nous tendant le bout de papier, il a précisé :

— On va dire que vous l’avez trouvé dans l’annuaire. Et maintenant nous allons vous raccompagner car nous avons beaucoup de choses à faire.

Le bloc-notes, cela m’a donné une idée.

Je me suis dit que je pourrais peut-être demander à Jésus de faire une analyse des écritures.

Quand nous sommes sorties de la maison, le ciel était devenu bleu. Le soleil se reflétait dans les flaques d’eau phosphorescentes, nous aveuglant. Nous avons marché jusqu’à la voiture en silence.

— Donne-moi l’adresse des François, ai-je dit à ma mère.

Nous avons mis l’adresse dans le GPS de mon téléphone et nous avons suivi les flèches. Nous avions l’impression que quelque chose se déroulait presque malgré nous, dans un village faussement calme.

Après avoir garé la voiture, nous avons sonné à l’adresse indiquée. Une dame aux cheveux courts s’est approchée du portail. Elle portait une surblouse bleue à motifs géométriques.

— Bonjour, Madame François ?

— Oui c’est moi, a-t-elle répondu un peu surprise.

— Excusez-moi de vous déranger, mais nous cherchons des souvenirs sur notre famille. Ils vivaient dans ce village pendant la guerre. Vous les avez peut-être connus. Ils s’appelaient Rabinovitch.

Le visage de la dame s’est figé à travers le portail. Son œil était vif.

— Mais qu’est-ce que vous voulez exactement ?

Elle n’était pas méfiante, elle semblait avoir plutôt peur de quelque chose qui n’avait rien à voir avec nous.

— Savoir si vous vous souvenez d’eux, si vous pouvez nous raconter des choses sur eux…

— C’est pour quoi faire ?

— Nous sommes leurs descendantes et comme nous ne les avons pas connus, nous aimerions simplement quelques anecdotes, vous comprenez…

La femme s’est éloignée de la porte. J’ai senti que nous ne nous y prenions pas de la bonne manière avec elle.

— Nous tombons un peu mal, je suis désolée, lui ai-je dit. Laissez-nous vos coordonnées et peut-être on peut se revoir un autre jour, un peu plus tard.

Madame François semblait soulagée par ma proposition.

— Très bien, dit-elle, comme ça je réfléchis…

— Tenez, écrivez sur la page de ce carnet, dis-je en fouillant dans mon sac. Comme ça quand vous en avez envie… Cela ne vous embête pas de mettre votre nom et votre numéro de téléphone ?

Cela semblait l’embêter, mais comme elle avait envie de se débarrasser de nous au plus vite, elle nota son nom de famille et son adresse ainsi que son numéro de téléphone sur notre carnet.

Un vieux monsieur, son mari de toute évidence, est arrivé dans le jardin. On le sentait très inquiet de voir sa femme discuter à la porte avec deux inconnues. Il portait sa serviette de table autour du cou.

— Hey, oh, qu’est-ce qui se passe Myriam ? a-t-il demandé à sa femme.

Lélia m’a regardée. Mon cœur s’est figé. La femme a vu l’interrogation dans nos yeux.

— Vous vous prénommez Myriam ? a demandé ma mère, interloquée.

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