— Si vous le demandez, a-t-il dit en remontant le tissu de son pantalon sur chacun de ses genoux. En août 1944, si mes souvenirs sont bons, un groupe de résistants d’Évreux a tué deux soldats nazis. C’était très grave pour l’occupant, bien évidemment. Les résistants ont quitté Évreux pour venir se cacher dans le village des Forges, où ils ont été accueillis par la mère Roberte, une veuve âgée de 70 ans – ce qui était très vieux à l’époque – qui vivait seule dans une petite ferme avec ses poules et ses chèvres. Au bout de quelques jours, voilà que quelqu’un du village va dénoncer la mère Roberte. Un habitant apprend ça, il vient en courant à la ferme, prévenir les résistants de déguerpir sur-le-champ. Ils veulent prendre avec eux la mère Roberte, car ils savent que les Allemands vont l’interroger mais la veuve refuse, elle promet de ne rien dire. Ce qu’elle veut, elle, c’est rester surveiller ses poules et ses chèvres. Et puis elle est bien trop vieille pour s’enfuir dans la forêt. Les résistants se sauvent. Quelques minutes à peine après leur départ, les Allemands débarquent en force dans la ferme, avec des voitures, des motocyclistes, des mitrailleuses. Ils sont peut-être une quinzaine à entourer la pauvre Roberte. Ils lui demandent où elle a caché les résistants. Elle répond qu’elle ne sait pas de quoi ils parlent. Alors ils fouillent la ferme, ils retournent tout. Et finissent par trouver l’émetteur radio que les résistants avaient caché dans les bottes de foin de la grange. Ils rouent de coups la vieille Roberte, pour la faire avouer. Mais elle ne parle toujours pas. Une nouvelle voiture arrive. Une patrouille a réussi à attraper l’un des résistants en fuite, avec son brassard et son fusil. Gaston. Ils engagent une confrontation entre Gaston et Roberte, mais aucun des deux ne parle, aucun des deux n’avoue, aucun des deux ne dit où sont partis les autres, aucun ne donne de noms. Les Allemands attachent Gaston à un arbre de la ferme, pour le torturer, ils se relaient pour le frapper, mais pas un son ne sort de sa bouche. Ils lui arrachent les ongles, mais toujours rien. Pendant ce temps, ils demandent à Roberte de préparer un repas pour eux, avec ses poules, ses chèvres, les vins de sa cave et toute la nourriture qui se trouve dans la maison. Elle doit dresser une grande table devant l’arbre où se trouve Gaston, ensanglanté, défiguré. Les Allemands passent la soirée à boire et à manger, ils sont servis par Roberte, qui de temps en temps reçoit un coup, la vieille femme trébuche à terre et cela fait rire les hommes. Le lendemain matin, Gaston, qui a passé la nuit attaché à l’arbre, refuse toujours de parler. Alors les hommes le détachent pour l’emmener à l’aube dans la forêt. Ils lui font creuser un trou et l’enterrent vivant. Puis ils retournent chez Roberte pour lui raconter ce qu’ils ont fait subir à Gaston. Ils la menacent, si elle ne parle pas, de la pendre. Mais Roberte tient bon. Elle refuse de dire ce qu’elle sait des résistants. Fou de rage devant l’obstination de la vieille dame à se taire, le sous-officier allemand demande à ce qu’elle soit pendue à l’arbre. Les hommes s’exécutent, passent une corde au cou de Roberte et avant qu’elle ne soit complètement morte, tandis que ses jambes se débattent dans l’air, le sous-officier agacé prend une mitraillette pour se venger. Voilà la fin de l’histoire.
— Vous savez qui a dénoncé Roberte au village ?
Insister, je le savais, c’était comme secouer une mare remplie de vase. L’eau se troublait.
— Non, personne ne sait qui l’a dénoncée, a répondu l’homme avant que sa femme ne puisse parler.
— Votre femme vous a dit pourquoi nous sommes là exactement ?
— Expliquez-moi.
— Nous avons reçu une carte postale anonyme à propos de notre famille et nous cherchons à savoir si elle peut avoir été écrite par quelqu’un du village.
— Vous voulez me la montrer ?
Le vieux monsieur a regardé attentivement et silencieusement la photographie sur mon téléphone.
— Et donc cette carte postale, c’est comme une dénonciation, c’est cela que vous voulez dire ?
Il avait posé la bonne question.
— Son caractère anonyme nous laisse une impression étrange, vous comprenez ?
— Je comprends très bien, a-t-il dit en hochant la tête.
— C’est pour cela qu’on se demande s’il y avait des gens très proches des Allemands aux Forges.
Cette phrase l’a dérangé, il a fait une grimace.
— Cela vous gêne d’en parler ?
Sa femme est intervenue, le couple se protégeait l’un l’autre.
— Écoutez, mon mari vous l’a dit, le passé, personne n’a envie de le revisiter. Mais il y a eu des gens très bien dans le village, vous savez, a-t-elle ajouté.
— Oui, des gens très bien, a renchéri son mari, il y a eu l’instituteur.
— Non, c’était pas l’instituteur, c’était le mari de l’institutrice. Il travaillait pour la préfecture, a rectifié sa femme.
— Vous pouvez nous en parler ? a demandé ma mère.