— Tu sais, peut-être que le directeur agricole répond au maire qu’il n’est pas compétent, comme une forme de résistance. Ne pas s’en occuper… c’est une façon d’empêcher que les choses se fassent.

— Toi tu es une optimiste. Je ne sais vraiment pas d’où te vient ce trait de caractère…

— Arrête de dire ça ! Je ne suis pas optimiste ! Je pense simplement qu’il faut considérer les deux faces de la feuille de papier. Tu comprends, ce qui me fascine dans cette histoire, c’est de penser que dans une même administration, l’administration française, puissent coexister au même moment des justes et des salauds. Prends Jean Moulin et Maurice Sabatier. Ils sont de la même génération, ils ont reçu à peu près la même formation, ils deviennent tous les deux préfets, avec des similitudes de parcours. Mais l’un devient le chef de la Résistance et l’autre, préfet sous Vichy, supérieur hiérarchique de Maurice Papon. L’un est enterré au Panthéon et l’autre inculpé de crime contre l’humanité. Qu’est-ce qui détermine l’un et l’autre ? Maman éteins ta cigarette, on va mourir étouffées !

Ma mère a ouvert sa fenêtre et jeté son mégot sur la route. Je n’ai pas fait de commentaire, mais je n’en pensais pas moins.

— Prends la troisième feuille dans la pochette. Tu vas voir que le maire des Forges n’est pas resté les bras croisés à attendre, il a pris les choses en main, il s’est rendu à la préfecture d’Évreux. Et en retour, il reçoit cette lettre, datée du 24 novembre 1942. Un mois plus tard.

Division de l’administration

générale et de la Police,

Bureau de la police des Étrangers

Référence à rappeler

Rabinovitch 2239 / EJ

Évreux le 24 novembre 1942

Monsieur le Maire des Forges,

Monsieur,

Comme suite à votre visite du 17 novembre dernier, au bureau général des étrangers, j’ai l’honneur de vous faire connaître que je vous autorise à vendre au ravitaillement général les deux porcs appartenant au juif Rabinovitch interné le 8 octobre dernier. Vous ferez bien de vous mettre en rapport à ce sujet avec M. l’Intendant Directeur Général du Ravitaillement Général, caserne Amey à Évreux. Le montant de cette vente sera conservé par vos soins et versé par la suite à l’administrateur provisoire qui sera nommé prochainement.

— Il y a eu un administrateur provisoire chez Emma et Ephraïm ?

— Nommé en décembre. Il est chargé de s’occuper du jardin et des terrains des Rabinovitch.

— Il va habiter dans la maison ?

— Non, pas du tout. Ce sont les terrains qui sont récupérés, spoliés si tu préfères, au compte de l’Allemagne par l’État français – comme toutes les entreprises qui appartiennent à des Juifs –, pour ensuite être confiés à des entrepreneurs français. Dans le cas des Rabinovitch, un administrateur provisoire va employer des ouvriers qui accèdent aux terrains extérieurs mais ils n’entrent pas dans la maison.

— Mais alors que devient la maison ?

— Après la guerre, très vite, Myriam a voulu vendre. Sans se rendre sur place. C’était trop dur pour elle. Tout fut géré par notaires interposés en 1955. Ensuite Myriam ne parla plus des Forges. Mais moi je savais que cette maison existait. J’avais 11 ans, quand elle a été vendue. Est-ce que j’ai entendu des bribes de conversations ? Quoi qu’il en soit, j’avais très clairement à l’esprit que ma famille inconnue, cette famille de fantômes, avait habité dans un village appelé « Les Forges ». C’était dans un coin de ma tête et cela devait me tracasser, un peu comme toi aujourd’hui, parce qu’en 1974, l’année de mes 30 ans, le destin m’a mise sur le chemin de ce village.

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