— J’ai connu les Rabinovitch, je me souviens très bien, a-t-elle affirmé en nous proposant du sucre. Un jour, la maman – pardon je ne me souviens plus de son prénom…

— Emma.

— Oui c’est ça, Emma. Elle m’avait donné des fraises de son jardin. Je l’avais trouvée gentille. C’était votre maman donc ? a-t-elle demandé à Lélia.

— Non… c’était ma grand-mère… vous avez des souvenirs plus précis ? Cela m’intéresse beaucoup, vous savez.

— Écoutez… je me souviens des fraises… j’adorais les fraises… celles de son jardin étaient magnifiques, ils avaient un potager et des pommiers qui dépassaient en espalier. Je me souviens aussi de la musique qu’on entendait parfois jusque dans notre jardin. Votre maman était pianiste, n’est-ce pas ?

— Tout à fait. Ma grand-mère, a rectifié Lélia. Peut-être qu’elle donnait des cours de piano dans le village, ça vous dit quelque chose ?

— Non. J’étais petite et mes souvenirs sont lointains.

La femme nous a regardées.

— J’avais 4 ou 5 ans quand ils ont été arrêtés.

Elle a pris un temps.

— Mais ma mère m’avait parlé de quelque chose.

Elle a de nouveau réfléchi, en regardant sa tasse de porcelaine, plongée dans ses souvenirs.

— Quand les policiers sont venus les chercher. Ma mère a vu les enfants sortir de la maison. Quand ils sont rentrés dans la voiture, ils ont entonné La Marseillaise. Cela l’avait beaucoup marquée. Elle me disait souvent : « Les petits, ils sont partis en chantant La Marseillaise. »

Qui aurait pu leur demander de se taire ? Ni les Allemands, ni les Français. Aucun ne pouvait faire cet affront à l’hymne de la nation. Les enfants Rabinovitch avaient trouvé une façon de narguer leurs assassins. Et soudain, ce fut comme si leur chant nous parvenait depuis la rue.

— Il y a des meubles qui ont disparu de la maison, un piano, cela vous dit quelque chose ? ai-je demandé.

La femme est restée silencieuse avant d’ajouter :

— Je me souviens des pommiers, ils étaient en espalier, le long du mur.

Puis elle a regardé sa tasse de thé, toujours pensive.

— Vous savez, pendant la guerre, on a été occupés par les Allemands. Ils étaient au château de la Trigall. Il y avait aussi un instituteur qui avait disparu.

Soudain la femme a semblé divaguer, comme si son cerveau était fatigué.

— Oui, ai-je insisté…

— Les propriétaires actuels, ils sont très gentils, a-t-elle dit en nous regardant, comme si quelqu’un l’écoutait, quelqu’un d’invisible pour nous.

Puis elle s’est mise à parler avec des intonations presque enfantines et je pouvais distinguer les traits de la petite fille qu’elle avait été, soixante-dix ans plus tôt, mangeant les fraises du jardin d’Emma. Faisait-elle exprès de jouer l’enfant ?

— Écoutez, on va vous expliquer pourquoi nous sommes là. Nous avons reçu une carte postale étrange il y a quelques années, une carte postale qui parlait de notre famille. On se demande si c’est pas quelqu’un du village qui l’a envoyée.

J’ai vu dans son regard un éclair, elle n’était pas du tout naïve et devait prendre des décisions dans sa tête, les unes après les autres. Je l’ai sentie tiraillée entre deux sentiments. Elle n’avait pas envie de s’avancer davantage dans cette conversation, ni qu’on la pousse dans certains retranchements. Mais une sorte de droiture morale l’obligeait à répondre à nos questions.

— Je vais chercher mon mari, a-t-elle dit brusquement.

Son mari est entré dans la pièce exactement à ce moment-là, comme un acteur qui aurait attendu son entrée dans les coulisses. Avait-il écouté notre conversation derrière la porte ? Sans doute.

— Mon mari, a-t-elle dit en nous présentant un monsieur bien plus petit qu’elle, avec une moustache et des cheveux très blancs. Aux yeux bleus perçants.

Le mari s’est assis sur le canapé, silencieux, il attendait quelque chose mais nous ne savions pas quoi. Il nous regardait.

— Mon mari vient du Béarn, a dit la femme. Il n’a pas grandi ici. Mais il s’est toujours intéressé à l’Histoire en général. Alors il a fait des recherches sur le village des Forges pendant la guerre. Peut-être qu’il pourra mieux vous répondre que moi si vous avez des questions.

Le mari a tout de suite pris la parole.

— Vous savez, le village des Forges, comme la plupart des villages de France, en particulier en zone nord, a été très marqué par la guerre. Il y eut des familles divisées, d’autres endeuillées. On n’imagine pas la difficulté pour les habitants de se remettre de tout cela. C’est presque impossible de se mettre à la place des gens, dans le contexte de l’époque. On ne peut pas juger, vous comprenez ?

Le vieil homme parlait avec une certaine sagesse, posément.

— Aux Forges, il y a eu l’histoire de Roberte qui a profondément secoué le village, vous la connaissez sans doute.

— Non, nous n’en avons pas entendu parler.

— Roberte Lambal ? Vous ne voyez pas ? Il y a une rue qui porte son nom, vous devriez aller voir, c’est très intéressant.

— Vous voulez bien nous raconter son histoire ?

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