Mais au lieu de nous répondre, la femme s’est adressée à son mari.
— Ce sont des descendantes de la famille Rabinovitch. Elles veulent savoir des choses.
— Nous sommes en train de manger, c’est pas le moment.
— On se rappelle, a-t-elle dit.
Elle semblait terrorisée par son mari qui voulait reprendre le cours de son déjeuner.
— Écoutez madame, nous comprenons bien qu’il est très impoli de vous importuner à l’heure du déjeuner, mais imaginez… c’est un peu émouvant pour nous, de rencontrer une Myriam, dans le village des Forges…
— J’arrive… a-t-elle dit à son mari, prends les pommes de terre dans le four avant qu’elles brûlent et j’arrive.
Le mari rentra immédiatement dans la maison. La femme alors s’est mise à nous parler vite, d’une seule traite. On ne voyait que sa bouche. Et son œil qui brillait à travers le portail.
— Ma mère travaillait chez eux. C’était une belle famille vous savez, ça je peux vous le dire, croyez-moi ils traitaient ma mère comme aucun autre employeur ne l’a jamais traitée, elle me l’a dit, toute sa vie. C’étaient des gens qui faisaient de la musique, la dame surtout, et ma maman a décidé de m’appeler Myriam à cause d’eux, enfin pas à cause, vous voyez ce que je veux dire. Elle m’a appelée Myriam parce que j’étais sa fille aînée et que leur fille aînée s’appelait Myriam. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fait. Maintenant j’y vais parce que mon mari va s’énerver.
Son récit terminé elle est partie sans nous dire au revoir. Nous étions, ma mère et moi, silencieuses. Figées.
— Allons acheter à manger, j’ai vu qu’il y avait une boulangerie après la mairie, ai-je dit à Lélia, j’ai la tête qui tourne.
— D’accord, a répondu ma mère.
En mangeant nos sandwichs dans la voiture, nous étions abasourdies par ce qui venait de se passer. On mastiquait en silence, le regard vide.
— On récapitule, ai-je dit en prenant mon carnet. Au numéro 9, les nouveaux propriétaires, eux, n’ont rien à voir avec l’histoire. Au numéro 7, il n’y avait personne.
— Il faudra retenter après le déjeuner.
— Au numéro 3, il n’y avait personne non plus.
— Ensuite, il y avait la dame du numéro 1, celle des fraises.
— Tu crois que c’est elle qui a pu envoyer la carte postale ?
— Tout est possible. On va pouvoir comparer son écriture avec la carte postale.
— Faut envisager aussi le mari.
— Tu crois qu’ils auraient fait ça en couple ? Jésus disait que ce n’était peut-être pas la même personne qui avait écrit à droite et à gauche… ce serait crédible…
J’ai pris le carnet où le monsieur avait noté son adresse.
— Je les enverrai à Jésus, qu’il nous dise ce qu’il en pense. J’ai aussi l’écriture de la Myriam.
— Très bizarre tout ça…
Soudain on a entendu le téléphone de Lélia sonner, au fond de son sac à main.
— Numéro masqué, a-t-elle dit avec inquiétude.
J’ai pris le téléphone pour décrocher.
— Allô. Allô ?
On entendait simplement le bruit léger d’une respiration. Puis la personne a raccroché. J’ai regardé Lélia, un peu surprise, et le téléphone a sonné de nouveau. J’ai mis sur haut-parleur.
— Allô ? Je vous écoute. Allô ?
— Allez chez monsieur Fauchère, vous trouverez le piano, a dit une voix avant de raccrocher.
Ma mère et moi nous sommes regardées, les yeux écarquillés.
— Cela te dit quelque chose, monsieur Fauchère ? ai-je demandé à Lélia.
— Bien sûr que ça me dit quelque chose. Relis la lettre du maire des Forges.
J’ai attrapé la pochette avec la lettre :
— On aurait dû y penser. On en a parlé dans la voiture tout à l’heure.
— Regarde dans les pages blanches, on va peut-être trouver son adresse, à ce Fauchère. Il faut absolument qu’on aille le voir.
J’ai regardé dans le rétroviseur, j’ai eu l’impression vague que quelqu’un était en train de nous observer. Ensuite je suis sortie de la voiture pour faire quelques pas et respirer. Une voiture a démarré derrière moi. J’ai cherché sur le site des pages blanches, mais aucune trace de Jean Fauchère. En revanche, à Fauchère tout court, sans prénom, une adresse est apparue sur mon portable.
— Que se passe-t-il ? a demandé ma mère en voyant ma tête.
— Monsieur Fauchère, 11, rue du Petit Chemin. C’est là d’où l’on vient.
Lélia a démarré le moteur, nous avons repris exactement les mêmes routes. Nos deux cœurs battaient fort, comme si nous nous précipitions volontairement vers un très grand danger.
— Si on dit qu’on est la famille Rabinovitch, ils ne vont jamais nous laisser entrer.
— Il faut qu’on invente quelque chose. Mais quoi ? Tu as une idée ?
— Aucune.
— Bon… il faut… qu’on trouve un prétexte pour qu’il nous emmène dans son salon et qu’il nous montre son piano…