Je me souviens de t’avoir appelée un soir quand j’étais une petite enfant pour te dire que j’étais la réincarnation de Noémie. Je m’en souviens parmi les quelques scènes primitives que nous gardons de notre enfance avec la vivacité et la précision des images d’un film qui serait projeté dans notre tête.
Oui, Lélia ne parlait pas vraiment de tout cela à cette époque. Mais elle en parlait en silence. C’était partout. Dans tous les livres de la bibliothèque, dans ses douleurs et ses incohérences, dans quelques photos secrètes pas bien cachées. La Shoah c’était un jeu de pistes dans la maison, on ne pouvait que suivre les indices pour jouer aux Indiens et aux cow-boys.
Isabel n’avait pas de second prénom, comme Lélia.
Et toi, tu t’appelais Myriam. Et moi, je m’appelais Noémie.
Maman m’a dit un jour qu’elle voulait originellement me le donner en premier prénom, Noémie, et Papa a suggéré qu’en deuxième, c’était mieux. Elle m’a dit : mais Noémie c’est aussi un si joli prénom. Et c’est bien vrai.
Puis elle a dit, mais Claire, c’était bien. C’était la lumière.
Et je crois qu’en effet c’est bien aussi. Elle dont le prénom veut dire la Nuit en hébreu.
Alors, moi, enfant, je regardais la photo de Noémie Rabinovitch que j’avais piquée dans le bureau de Maman pour y envisager une vérité. Dans le sens propre du terme en-visager, chercher dans le visage de cette morte ce qu’il y avait de moi. Je me souviens de trouver que j’avais les mêmes joues (je dirai pommettes maintenant, mais j’étais enfant), j’avais les mêmes yeux bleus.
Quand les tiens sont verts, comme ceux de Myriam.
J’avais les mêmes cheveux longs tressés.
Mais ai-je tressé mes cheveux longs pendant dix ans par mimétisme ? C’est une question. À laquelle je ne cherche pas de réponse.
Sur cette photo, Noémie avait un air mongol, les yeux un peu bridés et ces fameuse pommettes hautes, et les miens de yeux disparaissaient en fente quand je souriais sur les photos, on me remarquait alors cet air mongol de nos ancêtres. Sans oublier cette légendaire tache de naissance mongole qui apparaît en haut des fesses à la naissance, puis qui disparaît, paraît-il. Maman racontait souvent que nous l’avions toutes eue. Bien sûr, quand je t’écris, la femme de 38 ans que je suis se superpose avec l’enfant de 6 ans, et je t’écris de cet endroit là, mélangé et confus.