La phrase de Mendelsohn m’a remuée et je me demande, je te demande – je nous demande – ce que nous devons faire de cette désignation-là. C’est-à-dire, ce que nous en avons fait jusqu’à aujourd’hui, ce que ces prénoms sont venus travailler silencieusement en nous, dans nos caractères et nos façons d’envisager le monde. Au fond, pour reprendre la formule de Mendelsohn : quel pouvoir ces prénoms ont-ils pris dans nos vies ? Et dans notre lien ? Je me demande ce que nous pouvons déduire et construire de cette histoire de prénoms. Prénoms qui apparaissent brutalement sur la carte postale, comme si on nous les jetait au visage. Prénoms cachés dans nos patronymes.
Les conséquences, heureuses ou malheureuses d’ailleurs, sur nos tempéraments.
Ces prénoms aux consonances hébraïques sont comme une peau sous la peau. La peau d’une histoire plus grande que nous qui nous précède et nous dépasse. Je vois comment ils ont fait entrer en nous quelque chose de troublant, qui est la notion de destin.
Nos parents auraient peut-être dû éviter de nous donner ces prénoms si lourds à porter. Peut-être. Peut-être que les choses auraient été plus faciles, plus légères en nous, entre nous, si nous n’étions pas Myriam et Noémie. Mais peut-être qu’elles auraient été moins intéressantes aussi. Peut-être ne serions-nous pas devenues écrivains. Qui sait.
Ces derniers jours je me suis posé cette question : en quoi suis-je Myriam ?
Je te livre en vrac mes réponses.
Je suis Myriam, je suis celle qui s’échappe, toujours, celle qui ne reste pas à la table de la famille, celle qui part, ailleurs, dans l’idée qu’il faut sauver sa peau.
Je suis Myriam, je m’adapte aux situations, je sais me faire discrète, je sais me contorsionner dans un coffre, je sais devenir invisible, je sais changer d’environnement, changer de milieu social, changer de nature.
Je suis Myriam, je sais avoir l’air française plus que n’importe quelle Française, j’anticipe les situations, je m’adapte, je sais me fondre dans le paysage pour que l’on ne se pose pas la question de savoir d’où je viens, je suis discrète, je suis polie, je suis bien élevée, je suis un peu distante, un peu froide aussi. On me l’a souvent reproché. Mais c’est la condition de ma survie.
Je suis Myriam, je suis dure, je ne manifeste pas ma tendresse aux gens que j’aime, je ne suis pas toujours à l’aise avec les preuves d’amour. La famille est pour moi un sujet compliqué.