— Le naturaliste. Le frère aîné d’Ephraïm. Qui faisait des brevets sur les poussins.

— Tu peux me les traduire ?

Lélia a parcouru chacune des cinq cartes postales, qu’elle me tendait au fur et à mesure.

— Les cartes sont très quotidiennes, a dit Lélia, il veut avoir des nouvelles. Il embrasse tout le monde. Il souhaite un joyeux anniversaire aux uns et aux autres. Il raconte son jardin, les papillons. Il dit qu’il travaille très dur… Parfois il s’inquiète de ne pas avoir de réponse de son frère… Voilà. Rien de particulier.

— Tu crois que l’oncle Boris pourrait être l’auteur de la carte postale ?

— Non, ma fille. Boris est parti comme tous les autres. Il a été arrêté en Tchécoslovaquie. Le 30 juillet 1942. Ses compagnons du parti SR ont essayé d’empêcher son départ, mais, selon un témoignage que j’ai retrouvé, il a refusé d’être sauvé : « Et il a décidé de partager le destin de son peuple. » Il fut déporté au camp de concentration de Theresienstadt, le fameux « camp modèle » pensé par les nazis. Le 4 août 1942, il fut transféré dans le camp d’extermination de Maly Trostenets, près de Minsk en Biélorussie. Assassiné dès son arrivée, d’une balle dans la nuque, au bord d’une fosse. Il avait 56 ans.

— Mais alors, si ce n’est pas Boris, qui est l’auteur ?

— Je ne sais pas. Quelqu’un qui n’avait pas envie qu’on le retrouve.

— Eh bien moi, je sens que je ne suis plus très loin de lui.

<p>LIVRE III</p><p>Les prénoms</p>

Claire,

Je t’ai téléphoné ce matin pour te dire que je voulais te parler d’un sujet, mais qu’il fallait mettre mes idées par écrit. Les ranger. Alors voilà.

Tu sais que je suis en train d’essayer de comprendre qui a envoyé la carte postale anonyme à Lélia, et bien évidemment, cette enquête remue des choses en moi. Je lis beaucoup de choses et je suis tombée sur cette phrase de Daniel Mendelsohn dans L’Étreinte fugitive : « Comme de nombreux athées, je compense par la superstition et je crois au pouvoir des prénoms. »

Le pouvoir des prénoms. Ça m’a fait un drôle de truc cette phrase, tu vois. Ça m’a fait réfléchir.

J’ai réalisé qu’à la naissance, nos parents nous ont donné comme deuxième prénom, à l’une et à l’autre, des prénoms hébreux. Des prénoms cachés. Je suis Myriam et tu es Noémie. Nous sommes les sœurs Berest mais à l’intérieur de nous, nous sommes aussi les sœurs Rabinovitch. Je suis celle qui survit. Et toi celle qui ne survit pas. Je suis celle qui s’échappe. Toi celle qu’on assassine. Je ne sais pas quel est le plus mauvais costume à endosser. Sur cette réponse, je ne parierais pas. C’est perdant-perdant, cet héritage-là. Nos parents avaient-ils réfléchi à cela ? C’était une autre époque comme on dit.

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