Myriam entre chez François sans frapper et s’invite pour partager une tisane avec lui. Elle frissonne, François lui passe sur le dos une couverture de l’auberge, si rustique que des herbes séchées sont incrustées dans la laine. Depuis que les vêtements de laine et le coton hydrophile sont rationnés, une couverture comme celle de François, même si elle gratte la peau, est une denrée rare.

Myriam propose de préparer elle-même les herbes pour la tisane. Et, au moment de les ranger dans le placard, elle glisse le papier dans la boîte à gâteaux. Les premiers soirs, ses mains tremblent, à cause du froid, à cause de la peur.

Pendant la journée, elle s’entraîne à écrire les yeux fermés. De jour en jour, les messages deviennent plus lisibles. Désormais Myriam ne vit que pour ça, le bulletin du soir.

Au bout de deux semaines, François dit à Myriam :

— Je sais que tu écoutes la radio.

Myriam essaye de ne pas montrer son trouble. François ne devait pas être au courant.

C’est Jean qui lui a tout raconté. Pourquoi ? Pour protéger l’honneur de Myriam. Parce qu’un soir, Morenas lui a dit :

— Madame Picabia, elle vient me voir. Elle veut discuter. Parler. Tous les soirs.

— Elle est bien seule, la pauvre. Sans son mari.

— Tu crois que ?

— Que ?

— À ton avis.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Tu crois qu’elle attend que je fasse le premier pas ?

François avait dit cela simplement, sans être grivois, mais parce que cette question le taraudait. Alors Jean s’était senti coupable. Il lui avait expliqué pourquoi Myriam venait à l’auberge tous les soirs. Il avait enfreint les règles du silence. Pour protéger le respect qu’on doit à une femme mariée.

<p>Chapitre 16</p>

Maman,

J’avance beaucoup dans mes recherches.

J’ai lu les Mémoires de Jean Sidoine, on y apprend beaucoup de choses.

Il parle d’Yves, de Myriam et de Vicente.

Il a même reproduit une photographie où l’on voit tes parents en train de traire une brebis. Myriam tient dans ses bras un petit agneau, tandis que Vicente est accroupi aux pis de la mère. Ils ont l’air heureux.

J’ai aussi commandé le livre des Mémoires de la fille de Marcelle Sidoine, qui raconte son enfance à Céreste pendant la guerre avec René Char. Je crois qu’elle est encore vivante.

Est-ce que tu te souviens d’elle ? Elle s’appelle Mireille. Elle avait environ 10 ans pendant la guerre.

Il faut aussi que je te parle d’une autre découverte que j’ai faite. Dans une de ses notes, Myriam fait allusion à un certain François Morenas, un père aubergiste.

Ce monsieur a écrit plusieurs livres, où il raconte ses souvenirs. À plusieurs reprises lui aussi parle de Myriam.

Un jour, quand tu auras envie, je te ferai des photocopies de ces passages si tu veux. L’un m’a particulièrement émue, page 126 de Clermont des lapins : chronique d’une auberge de jeunesse en pays d’Apt, 1940-1945, il écrit : « Sur le plateau aux Bories est arrivée Myriam. Dans cette bastide solitaire où un homme vient de se pendre, cette femme habite seule. Elle vient souvent me rendre visite et chercher de la compagnie. Elle vient organiser un réseau de résistance et loue Fourcadure à cause de l’électricité pour venir le soir, en cachette, écouter la radio de Londres. »

En rencontrant la silhouette de Myriam dans ce livre, j’ai été très bouleversée, maman.

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