Myriam dépose sa fiche dans le hall d’entrée. Comme elle n’a pas de photographies de sa famille, puisque tous les albums sont aux Forges, elle écrit en grand leurs prénoms, pour qu’ils puissent tout de suite les repérer au milieu des dizaines, des centaines, des milliers de fiches qui volètent dans l’entrée. EPHRAÏM EMMA NOÉMIE JACQUES. Puis elle signe et inscrit son adresse, rue de Vaugirard, chez Vicente, pour que ses parents sachent où la trouver.
Debout sur la pointe des pieds, pour punaiser sa fiche en hauteur, Myriam a les bras tendus, presque en déséquilibre. À côté d’elle, un homme debout la regarde, avec sur les lèvres un drôle de sourire.
— J’ai appris sur une liste que j’étais mort, finit-il par dire.
Myriam ne sait pas quoi lui répondre. Maintenant que sa fiche est accrochée, elle prend la direction de la sortie, quand une femme l’attrape par l’épaule.
— Regardez, c’est ma fille.
Myriam se retourne, elle n’a pas le temps de répondre que la dame lui tend une photo, si près de ses yeux qu’elle ne peut rien voir.
— Elle était un peu plus vieille que sur la photo quand ils l’ont arrêtée.
— Excusez-moi, dit Myriam. Je ne sais pas…
— Je vous en supplie, aidez-moi à la retrouver, dit la dame dont les joues se couvrent de plaques rouges.
La femme prend Myriam par le bras, avec force, pour lui chuchoter :
— J’ai beaucoup d’argent à vous proposer.
— Lâchez-moi ! crie Myriam.
En sortant de l’hôtel, elle voit le groupe des habitués s’agiter, ils ont pris leurs affaires et se précipitent dans le métro. Myriam les suit pour comprendre ce qui se passe. Ils lui apprennent que par une erreur d’aiguillage, une quarantaine de femmes qui devaient être emmenées au Lutetia a été envoyée à la gare d’Orsay. Quarante femmes, c’est beaucoup. Et Myriam sent que Noémie sera parmi elles – elle prend le métro avec eux et arrive à la gare le cœur battant. C’est un pressentiment qui l’envahit d’une sorte de lumière, de joie.
Mais arrivée à la gare d’Orsay, aucune parmi elles n’est Noémie.
— Jacques, Noémie, ça vous dit quelque chose ?
— Vous savez dans quel camp ils ont été déportés ?
— J’ai cru comprendre que toutes les femmes étaient parties à Ravensbrück.
— Nous n’en savons rien, madame. Ce ne sont que des suppositions.
— On ne peut pas se renseigner après des gens qui étaient là-bas ?
— Désolé. On n’a reçu aucun convoi de Ravensbrück. Et nous pensons qu’il n’y en aura pas.
— Mais pourquoi vous n’envoyez personne les chercher ? Je peux me porter volontaire si vous voulez !
— Madame, nous avons envoyé des gens pour les rapatriements de Ravensbrück. Mais il n’y avait plus personne à rapatrier.
Les mots sont clairs. Mais Myriam ne les comprend pas. Son cerveau refuse de comprendre ce que signifie : « Il n’y avait plus personne à rapatrier. »
Myriam quitte la gare d’Orsay pour rentrer chez elle. Jeanine lui ouvre la porte, en tenant Lélia dans ses bras. Les deux femmes se comprennent, pas besoin de parler.
— J’y retournerai demain, dit simplement Myriam.
Et tous les jours, elle retourne au Lutetia pour attendre les siens. Elle aussi, a perdu toute pudeur. Sans aucune retenue, elle interpelle les déportés qui sortent de l’hôtel, pour retenir quelques secondes leur attention.
— Jacques, Noémie, ça vous dit quelque chose ?
Elle envie ceux qui ont entendu un nom à la radio ou qui ont reçu un télégramme. On les reconnaît tout de suite, à la façon dont ils s’engagent, d’un pas sûr, dans le hall de l’hôtel.
Jour après jour, Myriam essaye de se rendre utile auprès des services de l’organisation, elle cherche à comprendre ce qui se passe en Pologne, en Allemagne et en Autriche. Elle reste à traîner dans les différents étages, jusqu’à ce qu’elle entende dire :
— On n’attend plus de convoi pour aujourd’hui, rentrez, madame.
— Revenez demain, cela ne sert à rien de rester là.
— S’il vous plaît, vous devez quitter les lieux maintenant.
— On vous dit qu’il n’y aura plus d’arrivées aujourd’hui.
— Demain les premiers arrivent à huit heures. Allez, gardez espoir.
Lélia, qui est maintenant un bébé de neuf mois, a de terribles douleurs au ventre. Elle refuse désormais de se nourrir et Jeanine demande à Myriam de rester plus longtemps auprès de sa fille.
— Elle a besoin de toi, tu dois l’aider à manger.
Pendant une semaine, Myriam ne se rend pas au Lutetia pour surveiller et nourrir son bébé. Quand elle retourne à l’hôtel, elle retrouve les mêmes femmes, brandissant des photographies. Mais quelque chose a changé. Il y a beaucoup moins de monde qu’avant.
— Ils disent qu’il n’y aura plus de convois à partir de demain.
Le 13 septembre 1945, le journal