Myriam est en colère. Partout dans la presse, elle lit cette phrase : on peut désormais considérer le rapatriement des déportés comme terminé.
— Mais ce n’est pas terminé, puisque les miens ne sont sur aucune liste et qu’ils ne sont pas rentrés.
Entre la fin de l’espoir et l’absence de preuve, Myriam ne trouve jamais la paix. Elle se souvient des rumeurs qu’elle a entendues dans le hall de l’hôtel :
— Ils sont encore dix mille à attendre, là-bas, ne vous inquiétez pas, ils vont revenir.
— On dit qu’en Allemagne, il y a un camp où l’on met ceux qui ont tout oublié.
Myriam a vu les images des camps d’extermination, diffusées dans les journaux et aux actualités cinématographiques. Mais il lui est impossible de faire coïncider ces images avec la disparition de ses parents, de Jacques et Noémie.
— Ils sont forcément quelque part, se dit Myriam. Il faut les retrouver.
Fin septembre 1945, Myriam rejoint les troupes d’occupation en Allemagne à Lindau.
Elle s’engage en tant que traductrice pour l’armée de l’air. Elle parle le russe, l’allemand, l’espagnol, l’hébreu, un peu d’anglais et bien sûr le français.
Là-bas, elle continue de chercher.
Peut-être que Jacques ou Noémie ont réussi à s’échapper.
Peut-être qu’ils sont quelque part dans un camp pour ceux qui ont oublié.
Peut-être qu’ils n’ont pas d’argent pour rentrer en France.
Tout est possible. Il faut continuer à croire.
— Tu n’es jamais allée en Allemagne voir ta mère quand tu étais petite ?
— À Lindau ? Si. Mon père m’a emmenée au moins une fois. J’ai une photo de moi dans une bassine, où ma mère me donne le bain, dans un jardin… j’imagine au milieu du camp militaire…
— Si je comprends bien, tes parents ne vivaient plus vraiment ensemble à ce moment-là ?
— Je ne sais pas… De fait, ils étaient séparés, dans deux pays différents. Je crois que ma mère a eu une liaison avec un pilote de l’armée de l’air, à Lindau.
— Ah bon ? Mais tu ne nous l’as jamais dit !
— Je crois même qu’il l’a demandée en mariage. Mais comme il voulait que j’aille en pension et ne plus entendre parler de moi, elle a rompu avec lui.
— Et dis-moi, quand est-ce que le trio se reforme ?
— Quel trio ?
— Yves, Myriam et Vicente. Ils se sont revus, non ? Après ta naissance.
— Je n’ai pas très envie d’en parler.
— J’ai compris… ne te fâche pas. De toute façon, je n’étais pas venue pour te parler de ça, mais du courrier que tu as reçu de la mairie.
— Quel courrier ?
— Tu m’as dit que la secrétaire des Forges t’avait envoyé une lettre, que tu n’as pas encore ouverte.
— Écoute, je suis fatiguée là… je ne sais pas où est cette lettre. On verra ça une autre fois si tu veux bien.
— Je suis sûre que cela peut m’aider, pour mon enquête. J’en ai besoin.
— Tu veux que je te dise ? Je ne pense pas que tu vas trouver qui a envoyé la carte postale.
— Moi je suis sûre que si.
— Pourquoi tu fais tout ça ? À quoi cela te sert ?
— Je n’en sais rien, maman, c’est une force qui me pousse. Comme si quelqu’un me demandait d’aller jusqu’au bout.
— Eh bien moi j’en ai ras le bol de répondre à tes questions ! C’est mon passé ! Mon enfance ! Mes parents ! Tout cela n’a rien à voir avec toi. Et j’aimerais que tu passes à autre chose maintenant.